« L’Algérie est la petite sœur de l’Iran » : l’accueil de Pezeshkian à Alger face au couperet des sanctions américaines
SIWEL, 24 septembre 2026 — Présentée par Alger comme une simple « escale technique », la halte du président iranien Massoud Pezeshkian à l’aéroport Houari-Boumédiène a pourtant donné lieu à un accueil au salon d’honneur par le ministre algérien de l’Intérieur, Saïd Sayoud, accompagné du secrétaire d’État aux Affaires étrangères Sofiane Chaib. Une séquence qui intervient au moment où Washington durcit spectaculairement son dispositif contre Téhéran et menace de sanctions secondaires les acteurs étrangers qui continueraient à fournir certains soutiens économiques, financiers ou logistiques à l’Iran. Pour Aksel Bellabbaci, conseiller spécial du président Ferhat Mehenni, l’épisode révèle une contradiction de la diplomatie algérienne : vouloir se rapprocher de Téhéran tout en redoutant le prix d’un tel choix face aux États-Unis. « L’Algérie est la petite sœur de l’Iran », affirme-t-il.
L’appareil transportant le président de la République islamique d’Iran, Massoud Pezeshkian, s’est posé mardi 22 septembre à l’aéroport international Houari-Boumédiène d’Alger, alors que le dirigeant iranien se rendait à New York pour participer à l’Assemblée générale des Nations unies.
Les autorités algériennes ont officiellement qualifié cet arrêt d’« escale technique ». L’agence officielle APS a repris cette qualification sans fournir davantage de précisions sur la nature du motif technique ayant nécessité l’arrêt. ([APS : https://www.aps.dz/fr/algerie/actualite-nationale/mucnwrx6-l-avion-du-president-de-la-republique-islamique-d-iran-effectue-une-escale-technique-a-alger « L’avion du président de la République islamique d’Iran effectue une escale technique à Alger »])
Mais cette « escale technique » s’est accompagnée d’un accueil officiel particulièrement significatif.
Massoud Pezeshkian est descendu de son appareil et a été reçu au salon d’honneur de l’aéroport international d’Alger par Saïd Sayoud, ministre de l’Intérieur, des Collectivités locales et des Transports, accompagné de Sofiane Chaib, secrétaire d’État auprès du ministre des Affaires étrangères chargé de la Communauté nationale à l’étranger. L’information a été rapportée par plusieurs médias algériens reprenant la communication officielle. ([الشروق أونلاين : https://www.echoroukonline.com/lavion-presidentiel-du-president-iranien-massoud-pezeshkian-fait-une-escale-technique-a-laeroport-dalger « L’avion présidentiel du président iranien Massoud Pezeshkian fait une escale technique à l’aéroport d’Alger »])
La présence de deux membres du gouvernement et la réception du président iranien au salon d’honneur donnent ainsi à cette halte une dimension protocolaire et diplomatique qui dépasse le seul caractère technique mis en avant dans la communication officielle.
C’est précisément ce contraste qu’Aksel Bellabbaci, conseiller spécial du président Ferhat Mehenni, place au cœur de sa réaction :
> « Le régime d’Alger a reçu le président iranien. Il n’a pas eu le courage d’assumer cette visite comme un choix diplomatique. Il l’a déguisée en “escale technique” à l’occasion du déplacement iranien à l’ONU. »
Et d’ajouter :
> « Ce n’est pas de la prudence. C’est de la peur. Peur de Washington. Peur de l’administration Trump. Peur des représailles. »
Une « escale technique » avec accueil ministériel
La séquence pose dès lors une première question : si l’arrêt de l’appareil présidentiel iranien était exclusivement technique, pourquoi le chef de l’État iranien a-t-il été reçu au salon d’honneur par le ministre de l’Intérieur et un secrétaire d’État relevant des Affaires étrangères ?
Cette interrogation prend aujourd’hui une importance supplémentaire en raison du calendrier.
Car Washington vient précisément de lancer une offensive économique destinée à couper les dernières connexions internationales de Téhéran.
Le 24 août, le secrétaire américain au Trésor Scott Bessent annonçait l’Operation Economic Outcast, une campagne économique gouvernementale dirigée contre la République islamique d’Iran et ceux que Washington qualifie de ses « enablers », c’est-à-dire les acteurs qui lui permettent de maintenir ses connexions économiques internationales.
L’objectif annoncé par Bessent était sans ambiguïté : couper les « lignes de vie économiques » du régime iranien et s’attaquer à ses connexions financières à travers le monde. ([U.S. Department of the Treasury : https://home.treasury.gov/news/press-releases/sb0613 « Treasury Launches Unprecedented Campaign Against Iranian Regime on Economic D-Day »])
Washington s’attaque désormais directement à l’aviation iranienne
Le 8 septembre, le Trésor américain a franchi une nouvelle étape en visant spécifiquement le secteur aérien iranien.
L’Office of Foreign Assets Control (OFAC) a sanctionné 36 personnes et entités accusées de soutenir l’aviation iranienne. L’opération vise non seulement des compagnies iraniennes, mais également des sociétés-écrans, des intermédiaires étrangers et des circuits permettant à l’Iran de maintenir ses capacités aériennes. ([U.S. Department of the Treasury : https://home.treasury.gov/news/press-releases/sb0623 « Treasury Grounds Iranian Airlines with Sweeping Sanctions Action »])
Le communiqué du Trésor américain comporte surtout un avertissement qui concerne directement les acteurs étrangers : Washington affirme avoir élargi l’exposition aux sanctions secondaires de ceux qui continuent certaines activités économiques avec le régime iranien et promet d’accélérer leur application. ([U.S. Department of the Treasury])
Deux jours plus tard, Washington confirmait cette doctrine. Le Trésor déclarait que l’Operation Economic Outcast avait « significativement » accru le risque de sanctions pour ceux qui continueraient à faire certaines affaires avec l’Iran et avertissait que les entités facilitant le blanchiment ou le contournement des sanctions risquaient d’être coupées du système financier américain. ([U.S. Department of the Treasury][https://home.treasury.gov/news/press-releases/sb0626/ « Operation Economic Outcast Strikes Iran’s Global Terrorist Proxy Network])
Scott Bessent : « Nous savons qui vous êtes »
Mais c’est au lendemain même de l’escale algérienne de Pezeshkian que l’avertissement américain a pris une dimension particulièrement directe.
Mercredi 23 septembre, Scott Bessent a déclaré que la pression américaine avait conduit à l’interruption de 80 à 90 % des vols internationaux iraniens.
Le secrétaire au Trésor est même allé jusqu’à s’interroger publiquement sur le retour de la délégation iranienne venue assister à l’Assemblée générale :
> « I’m not sure how the Iranian representatives are going to get home. »
Bessent a ensuite adressé un avertissement beaucoup plus large aux financiers, entreprises et fournisseurs qui continuent à travailler avec l’Iran :
> « We know who you are. You know who you are. »
Il a affirmé que Washington entendait poursuivre son action contre leurs entreprises et leurs comptes bancaires « every day and every week ». Ses déclarations ont été rapportées le 24 septembre et concordent avec le durcissement déjà annoncé par le Trésor américain. ([Anadolu Jet : https://mobil.aa.com.tr/en/americas/us-treasury-secretary-questions-how-iran-s-un-delegation-will-get-home-as-sanctions-disrupt-flights/406721 « US Treasury Secretary questions how Iran’s UN delegation will get home as sanctions disrupt flights »)
La pression sur l’aviation iranienne produit déjà des effets concrets. Selon le Wall Street Journal, des vols iraniens ont été annulés et certains prestataires étrangers refusent désormais ravitaillement et services au sol par crainte des sanctions secondaires américaines. ([The Wall Street Journal : https://www.wsj.com/world/middle-east/squeezed-at-sea-iran-faces-new-restrictions-on-its-flights-1e1af416 « Squeezed at Sea, Iran Faces New Restrictions on Its Flights »)
Que s’est-il exactement passé à Alger ?
C’est dans ce contexte que l’« escale technique » accordée par Alger à l’appareil présidentiel iranien prend une dimension particulièrement sensible.
Au moment même où Washington durcit son dispositif contre les relais internationaux de Téhéran et cible notamment son secteur aérien, la nature exacte des prestations fournies à l’avion de Massoud Pezeshkian sur le sol algérien devient une question diplomatique, financière et juridique de premier ordre.
Ravitaillement en carburant, assistance au sol, maintenance ou autre prestation : Alger n’a, dans les communications publiques consultées, fourni aucune précision sur ce qui justifiait techniquement l’arrêt de l’appareil présidentiel iranien.
Or cette information devient essentielle au regard du nouveau dispositif américain.
Le Trésor américain affirme désormais que les acteurs qui assistent le secteur aérien iranien peuvent être visés, depuis la fourniture de certains services commerciaux jusqu’aux mécanismes permettant aux compagnies iraniennes de poursuivre leurs opérations. Washington a parallèlement élargi l’exposition aux sanctions secondaires des acteurs étrangers continuant certaines activités avec Téhéran. ([U.S. Department of the Treasury])
La question adressée au pouvoir algérien est donc précise :
quelle assistance l’Algérie a-t-elle effectivement fournie à l’appareil présidentiel iranien, par quelles entités, et ces opérations sont-elles susceptibles d’entrer dans le champ des sanctions américaines ?
À ce stade, aucun élément public ne permet d’affirmer que l’escale du 22 septembre constitue en elle-même une violation des sanctions américaines. Une telle qualification dépendrait notamment de l’appareil concerné, des entités ayant fourni les prestations, de la nature exacte des services rendus et des dispositions américaines applicables.
Mais le problème politique posé par Bellabbaci demeure : Alger a accueilli officiellement le président iranien au moment précis où Washington demande aux partenaires étrangers de réduire les relais économiques et logistiques permettant à Téhéran de contourner son isolement.
« Il veut les alliances sans les assumer »
Pour Aksel Bellabbaci, l’épisode révèle une contradiction plus profonde de la politique étrangère conduite sous Abdelmadjid Tebboune et le chef d’état-major Saïd Chengriha :
> « Depuis l’arrivée du duo Tebboune-Chengriha, le régime algérien a perdu toute lisibilité stratégique. Il ne sait plus sur quel pied danser. Il veut les dividendes de l’axe iranien sans en payer le prix diplomatique. Il veut les alliances sans les assumer. Il veut défier l’Occident tout en redoutant ses sanctions. »
La question des sanctions américaines n’est plus théorique.
Le 14 septembre, Washington a ainsi sanctionné la banque russe VTB pour son implication présumée dans le contournement des sanctions iraniennes, notamment à travers des relations de correspondance avec des banques iraniennes déjà sanctionnées.
Scott Bessent déclarait alors que les États-Unis continueraient à cibler ceux qui fournissent un soutien matériel, technologique ou financier permettant au régime iranien de poursuivre les activités visées par Washington. ([U.S. Department of the Treasury : https://home.treasury.gov/news/press-releases/sb0629 « Operation Economic Outcast Sanctions Major Bank Helping Iran Evade Sanctions »)
Le dispositif américain ne signifie pas que tout pays entretenant des relations diplomatiques avec l’Iran sera automatiquement sanctionné. Les sanctions secondaires reposent sur des activités, des secteurs, des transactions et des entités déterminés par les textes américains.
Mais Washington vient incontestablement d’augmenter le coût potentiel de certaines relations économiques avec Téhéran.
Et l’aviation figure désormais explicitement parmi les secteurs placés sous pression.
« Même méthode. Même logique »
Aksel Bellabbaci établit pour sa part un parallèle beaucoup plus large entre les stratégies régionales de Téhéran et d’Alger :
> « Le parallèle est clair. L’Iran arme et finance des milices en Asie. L’Algérie fait la même chose en Afrique. Même méthode. Même logique. Même exportation de l’instabilité. »
Le responsable kabyle vise notamment le soutien politique et matériel de l’Algérie au Front Polisario.
Les relations entre Alger et Téhéran sont par ailleurs observées depuis plusieurs années dans un contexte régional tendu. Le Maroc accuse notamment depuis 2018 l’Iran et le Hezbollah d’avoir apporté une assistance au Polisario par l’intermédiaire de réseaux opérant depuis l’Algérie. Téhéran, le Hezbollah et Alger ont rejeté ces accusations.
La nouvelle stratégie américaine ajoute désormais une donnée supplémentaire : Washington ne cherche plus seulement à sanctionner les structures iraniennes elles-mêmes, mais également à augmenter le coût économique supporté par certains intermédiaires et partenaires étrangers permettant au régime iranien de conserver ses capacités financières, commerciales ou logistiques. ([U.S. Department of the Treasury])
Pour Alger, la marge de manœuvre pourrait donc devenir plus étroite à mesure que Washington étend son dispositif.
Alger face au choix iranien
L’épisode du 22 septembre concentre ainsi plusieurs éléments :
Un président iranien en route vers New York.
Un appareil qui s’arrête à Alger pour ce que les autorités qualifient d’« escale technique ».
Le président iranien qui descend de l’avion.
Un accueil au salon d’honneur de l’aéroport.
Le ministre algérien de l’Intérieur personnellement présent, accompagné d’un secrétaire d’État aux Affaires étrangères. ([الشروق أونلاين])
Et, vingt-quatre heures plus tard, le secrétaire américain au Trésor qui annonce que Washington a réussi à interrompre l’essentiel des vols internationaux iraniens et avertit directement les financiers, entreprises et fournisseurs étrangers travaillant encore avec Téhéran. ([Anadolu Jet])
Cette succession donne à la formule de Bellabbaci — « Peur de Washington. Peur de l’administration Trump. Peur des représailles » — une résonance particulière.
Car l’enjeu n’est désormais plus seulement diplomatique.
Il touche potentiellement aux banques, aux entreprises, au transport aérien, aux transactions internationales et, pour les entités qui tomberaient effectivement sous le coup des mesures américaines, à leur accès au système financier des États-Unis.
« Après le régime des mollahs, ce sera son tour »
Aksel Bellabbaci conclut son analyse par une mise en garde directe :
> « Ce régime est déjà dans le viseur. Il est observé, isolé, fragilisé. Il n’attend plus qu’une erreur de trop.
> Après le régime des mollahs, ce sera son tour. »
L’avenir dira quelle lecture Washington fera de l’escale algérienne de Massoud Pezeshkian.
Mais un fait est désormais établi : les États-Unis ont placé le secteur aérien iranien et certains de ses soutiens internationaux parmi les cibles de leur offensive économique, tout en élargissant explicitement l’exposition aux sanctions secondaires de ceux qui continuent certaines activités avec le régime iranien. ([U.S. Department of the Treasury])
Dans ces conditions, les deux mots retenus par la communication algérienne — « escale technique » — ne suffisent plus à clore le sujet.
Ils en ouvrent au contraire un autre :
pour quelle raison technique précise l’avion présidentiel iranien s’est-il arrêté à Alger ? Quels services lui ont été fournis ? Par quelles entreprises ou institutions algériennes ? Et comment le Trésor américain qualifierait-il ces prestations au regard du nouveau dispositif visant l’aviation iranienne ?
Autant de questions auxquelles Alger n’a, à ce jour, apporté aucune réponse publique détaillée.
wbw
SIWEL 242245 SEP 26
