Le régime algérien « gouverne » la Kabylie par la terreur et l’interdiction. Par Raveh Urahmun
EXIL (SIWEL) — À travers l’interdiction d’accès aux forêts et aux pistes forestières en Kabylie jusqu’au 30 novembre 2026, officiellement justifiée par la prévention des incendies, le régime algérien révèle une nouvelle fois une logique fondée sur le contrôle, la suspicion et la restriction permanente des libertés. Dans le texte ci-dessous, le sociologue Raveh Urahmun analyse cette politique sécuritaire comme l’expression d’une méfiance structurelle envers le peuple kabyle, replacée dans le contexte plus large de la marginalisation politique de la Kabylie, du boycott électoral historique et du rapport du pouvoir algérien à la vérité, à la propagande et à la neutralisation de toute conscience critique. Ci-dessous le texte intégral.
GOUVERNER PAR LA TERREUR ET L’INTERDICTION
I/ L’OBSESSION DU CONTRÔLE
En Kabylie, même marcher en montagne devient suspect. Depuis toujours, le pouvoir ferme, bloque, pervertit et interdit : telle est sa logique de domination et de gouvernance. Il interdit d’abord les marches, puis les débats, ensuite les associations, et désormais jusqu’aux sentiers de montagne. Les autorités viennent ainsi d’interdire l’accès aux forêts et aux pistes forestières du 1er mai au 30 novembre 2026, officiellement au nom de la prévention des incendies. Or, il convient de souligner que seul le pays kabyle est frappé par cette mesure. Une question se pose alors : pourquoi uniquement la Kabylie ?
Cette décision renvoie à plusieurs réalités :
-1/ La criminalisation d’un peuple
Tout un peuple est implicitement accusé de pyromanie, comme s’il brûlait sa propre terre, ses villages, calcinait sa population, réduisait en cendres sa faune et sa flore et semait la désolation sur son propre territoire. Cette mesure ravive inévitablement le souvenir des incendies criminels de 2021 et des années suivantes qui avaient ravagé la Kabylie. Pourtant, les responsables avaient été identifiés, les actes documentés et des vidéos diffusées puis transmises à des organismes internationaux, à des chancelleries et à des parlements étrangers. Mais le régime agit aujourd’hui comme frappé d’amnésie.
-2/ Faire oublier les responsabilités du régime
On peut d’ores et déjà déduire que la logique du régime algérien consiste à effacer sa propre responsabilité, alors même qu’il avait alors accusé des puissances étrangères de complicité. Cinq années plus tard, le pouvoir prétend soudain découvrir qu’il lui est possible de surveiller et de contrôler le territoire. Fidèle à sa logique paranoïaque, il projette sur les autres ses propres méthodes et sa propre vision du monde.
-3/ Le contrôle politique à l’approche des élections
Dans cette obsession du contrôle, on ne peut ignorer la perspective des prochaines élections parlementaires. Depuis 1962, la Kabylie n’a jamais réellement été intégrée au processus politique algérien. Elle a été tenue à l’écart du pouvoir et de la pleine citoyenneté, sinon comme instrument de façade destiné à alimenter une vitrine dite démocratique. Plus encore, les élections des dernières décennies ont été purement et simplement boycottées.
Le peuple kabyle a progressivement pris conscience de ses droits et les revendique avec détermination. Il a, de fait, exercé son autodétermination avant même la proclamation de son indépendance en décembre 2025. Dans ce contexte, renforcer le quadrillage militaire, étouffer toute voix dissidente, contrôler l’information et réprimer tout geste susceptible de compromettre une participation électorale relève de l’absurde. Comme si le peuple kabyle n’avait pas déjà tranché à travers ce mot d’ordre devenu historique : « Ulac Lvot ».
Dans sa logique de manipulation et de propagande, le pouvoir multiplie néanmoins les candidatures en Kabylie à travers ses relais locaux, espérant impliquer le plus grand nombre de familles possible, comme si cela pouvait encore infléchir la marche de la Kabylie vers l’indépendance.
II/ VÉRITÉ, MENSONGE, CONSCIENCE ET NEUTRALITÉ
Sous couvert de prévention, le pouvoir algérien révèle surtout sa méfiance maladive envers le peuple kabyle qu’il a, dès sa naissance, perçu et traité comme un risque existentiel, et désigné comme ennemi intérieur à neutraliser.
En tant qu’institution étrangère à l’histoire et à l’âme kabyles, l’État algérien, structuré autour d’un esprit hilalien, semble incapable de comprendre le lien charnel qui unit la Kabylie à sa terre, à ses reliefs et à sa nature. La Kabylie ne peut accepter que ses espaces naturels soient transformés en zones administrativement militarisées, comme si l’on pouvait protéger la nature en éloignant ceux qui en sont les gardiens naturels et historiques.
La pensée totalitaire repose précisément sur cette volonté de contrôle absolu de l’existence collective. Comme l’écrivait Hannah Arendt : « Le totalitarisme correspond à la conquête de l’appareil administratif et bureaucratique de l’État par un mouvement totalitaire. » Il en résulte une dualité entre le pouvoir apparent, c’est-à-dire l’État, et le pouvoir réel, qui, dans le cas algérien, réside dans l’instance militaro-sécuritaire et la police politique. Le système totalitaire ne tolère aucune instance intermédiaire susceptible de relayer, de modérer ou de limiter l’autorité du décideur.
Le régime algérien semble ne plus distinguer les faits de la fiction. Sa propagande ne vise pas nécessairement à faire croire à un mensonge précis ; elle cherche surtout à noyer les consciences sous les contradictions, jusqu’à épuiser toute volonté de rechercher la vérité. Or, celui qui cesse de croire en la vérité finit aussi par renoncer à se battre pour elle.
L’abandon peut également conduire à une forme de cynisme consistant à affirmer que « tout le monde ment » ou que « tout est biaisé ». Mais, en réalité, cette posture constitue moins une lucidité qu’une capitulation. La neutralité devient alors une reddition.
Pour reprendre Hannah Arendt : « Résister commence par un acte simple mais exigeant : penser, réfléchir. » J’ajouterai : de manière critique.
Raveh Urahmun, en exil, le 27 mai 2026
SIWEL 272227 MAI 2026
