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Emmanuel Navon : « Alors que la Kabylie proclame son indépendance, Israël ne doit pas rester silencieux. »

Aujourd’hui (14 décembre 2025), des représentants du peuple kabyle devraient proclamer l’indépendance de la Kabylie, région montagneuse du nord de l’Algérie. La Kabylie compte environ 3,5 millions d’habitants et possède sa propre langue, sa culture et son identité historique. Cette déclaration, qui aura lieu à Paris, sera essentiellement symbolique : la Kabylie ne contrôle aucun territoire et aucune grande puissance n’a reconnu sa revendication.

Pourtant, le symbolisme a son importance.

Le peuple kabyle fait partie de la civilisation amazighe (berbère), autochtone d’Afrique du Nord bien avant les conquêtes arabo-musulmanes du VIIe siècle. À l’instar des Juifs, ils possèdent une langue distincte, une mémoire collective et un attachement profond à leur terre ancestrale. Et comme les Juifs, ils ont longtemps lutté contre la conquête arabe et l’impérialisme musulman.

Ce qui distingue aujourd’hui le cas de la Kabylie, c’est sa méthode. Le mouvement indépendantiste, mené par le Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK) et son gouvernement en exil, rejette explicitement la violence. Il défend ses revendications par l’organisation politique, le droit international et le recours aux normes démocratiques, et non par le terrorisme ou la lutte armée.

Dans un monde où la violence attire souvent l’attention et acquiert une certaine légitimité, cette distinction devrait avoir son importance.

D’un point de vue diplomatique strict, Israël a peu à perdre. L’Algérie compte déjà parmi ses adversaires les plus hostiles et n’entretient aucune relation diplomatique avec elle. Le silence n’apporte aucun avantage à Israël.

D’un point de vue stratégique, la Kabylie s’inscrit pleinement dans la stratégie historique d’Israël vis-à-vis de sa périphérie : l’idée est qu’Israël doit cultiver des liens avec les peuples non arabes et non islamistes des marges du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, qui partagent un intérêt pour le pluralisme, la laïcité et la résistance au nationalisme arabe autoritaire et à l’islam politique. Cette logique a jadis guidé les relations d’Israël avec les Kurdes, les Maronites et d’autres peuples. La Kabylie relève de la même logique. L’ignorer par simple prudence témoigne non pas de réalisme, mais d’inertie stratégique.

Il existe également une réalité politique qu’Israël devrait prendre en compte. Ferhat Mehenni, président du gouvernement kabyle en exil, a exprimé à maintes reprises et publiquement son soutien à Israël, même lorsque cela comportait de réels risques personnels et politiques. Une telle clarté est rare en Afrique du Nord. Israël déplore souvent l’absence, dans la région, de voix disposées à défendre ouvertement sa légitimité. Lorsqu’une telle voix existe, il convient au moins de la reconnaître.

La Kabylie révèle également un double standard plus général en politique internationale. La même communauté internationale qui soutient massivement la création d’un État palestinien malgré la fragilité de la cause palestinienne, le manque de cohésion politique et le recours de longue date au terrorisme, voire sa glorification, ignore largement les Kabyles. Le contraste est saisissant. Les Palestiniens sont récompensés diplomatiquement malgré des décennies de violence. Les Kabyles sont marginalisés alors même qu’ils poursuivent leurs aspirations par des moyens pacifiques, légaux et démocratiques. Israël, plus que la plupart des pays, comprend à quel point cette inversion des normes a été préjudiciable.

La réponse d’Israël à la Kabylie doit tenir compte des dynamiques régionales, notamment celles du Maroc, avec lequel Israël entretient des relations privilégiées et croissantes. Le Maroc ne soutient pas officiellement l’indépendance de la Kabylie et ne reconnaît aucune entité politique kabyle. Comme la plupart des États, Rabat défend formellement le principe d’intégrité territoriale.

Dans le même temps, le Maroc a délibérément instrumentalisé la question kabyle sur la scène internationale, dans le cadre de sa rivalité avec l’Algérie, notamment en réaction au soutien apporté par cette dernière au Front Polisario au Sahara occidental. En mettant en avant la Kabylie, le Maroc a cherché à dénoncer ce qu’il perçoit comme le double discours de l’Algérie : soutenir le séparatisme à l’étranger tout en le réprimant sur son propre territoire.

Cette position s’apparente davantage à un signal stratégique qu’à un soutien. Pour Israël, cette distinction est essentielle. Une position israélienne soigneusement formulée, fondée sur des principes et non sur une reconnaissance, ne contredirait pas la position du Maroc et devrait être coordonnée avec Rabat, et non pas évitée.

Le leadership n’exige pas qu’Israël reconnaisse la Kabylie aujourd’hui. La stabilité internationale et les alliances sont importantes. Mais le leadership exige une clarté morale.

À propos de l’auteur :
Emmanuel Navon est un spécialiste des relations internationales et auteur, chargé de cours à l’Université de Tel Aviv. Il est chercheur principal à l’Institut de Jérusalem pour la stratégie et la sécurité (JISS) et analyste en affaires étrangères pour i24news. Il est l’auteur de *L’Étoile et le Sceptre : une histoire diplomatique d’Israël*.

SIWEL 140044 DEC 25

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