L’acharnement contre la Kabylité au cœur du rejet de l’indépendance (par Raveh Urahmun)
L’hostilité envers l’indépendance de la Kabylie n’est pas seulement politique mais ontologique et identitaire : elle vise en réalité la Kabylité elle-même, perçue comme une continuité historique, linguistique et culturelle autonome en Afrique du Nord. Il s’agit d’un conflit de légitimité mémorielle et identitaire. L’analyse, comme on le verra, dépasse la revendication politique pour aborder la question de l’être, de la mémoire collective, de la critique du nationalisme homogénéisant à travers la question kabyle.
La Kabylité se dévoile comme une mémoire vivante et irréductible, dont la négation est
révélatrice d’un malaise profond du système socio-politique algérien. Le conflit devient donc un conflit de modèles civilisationnels et la revendication identitaire kabyle comme une volonté de réappropriation mémorielle face à un cadre étatique qui lui est étranger.
Depuis la proclamation de l’indépendance de la Kabylie, les autorités algériennes et les courants idéologiques se réclamant de l’algérianisme se sont caractérisées par une forte hostilité et redoublent de virulence, de férocité. Recours accru à la manipulation, à l’amalgame, à l’invective, à la diffamation et à la menace, témoignant d’une haine viscérale du Kabyle. Tous les relais du pouvoir : médias, partis politiques, individus à sa solde, tous tentent en permanence d’établir un lien entre la moindre action singulière d’individus kabyles isolés et les instances politiques kabyles. L’objectif : dénigrer, criminaliser, à défaut de lui opposer une autre politique, le Mouvement d’Autodétermination de la Kabylie. En témoignent les dernières manipulations autour de la mémoire de Lounès Matoub et de l’affaire Epstein. Les réactions institutionnelles et discursives qu’elle a suscitées invitent à dépasser l’analyse événementielle pour interroger les fondements mêmes du système socio-politique algérien.
Ce texte s’adresse à celles et ceux qui, pris dans des logiques d’uniformisation identitaire, se trouvent entraînés dans des dynamiques de rejet de soi, dans la frustration, la violence et la haine de l’autre. À tous ceux qui refusent ce qui ne leur ressemble pas, et qui, ce faisant, refusent mon être kabyle, m’interdisent d’exister tel que je suis. L’exclusion de l’altérité conduit inévitablement à la restriction de l’être et de l’expression.
Vous vous acharnez contre les tenants de l’indépendance de la Kabylie, en réalité, contre la Kabylité, parce qu’elle vous dérange précisément en tant que référent historique, linguistique et culturel, parce qu’elle incarne une continuité mémorielle pluriséculaire en Afrique du Nord, articulée autour de structures sociales, de pratiques culturelles et d’une langue propre. Cette continuité, loin d’être marginale, participe de la profondeur historique de l’espace nord-africain. Elle met en lumière les fragilités d’un modèle national fondé sur l’homogénéisation construite sur une identité étrangère et une histoire falsifiée, sur une absence d’authenticité. Elle vous renvoie l’image altérée de votre propre être, un être qui ne trouve ni ancrage ni sérénité en terre nord-africaine. La Kabylie agit comme un miroir critique : elle met en lumière les tensions entre authenticité historique et identités construites dans un cadre politico-idéologique centralisateur et nihiliste. Elle vous confronte à ce que vous êtes devenus : à cette part obscure façonnée par une pensée venue d’ailleurs, à cette aliénation qui éloigne de toute authenticité.
Le rejet de la mémoire kabyle peut ainsi être interprétée comme l’un des éléments explicatifs du naufrage de ce pays. Le pouvoir politique contribue à une fragmentation de la conscience collective. Cette fragmentation se traduit par une rupture dans la transmission de la mémoire collective dans ses formes, dans son éthique, par une difficulté à articuler le passé, le présent et l’avenir dans un récit cohérent capable de nourrir une pensée créatrice harmonieuse. Voilà le drame d’une pensée comme la vôtre : une pensée qui promeut l’homogénéisation arabisante et fait du Kabyle un ennemi.
Vous avez cru pouvoir vous approprier la Kabylie et ses enfants comme le ferait un conquérant d’autrefois. Vous vous êtes posés en dépositaire du monde kabyle, instrumentalisant la souffrance, la terreur et l’interdit de parole. Vous criminalisez l’opinion divergente, vous stigmatisez celui qui pense autrement, celui qui se respecte. Vous légitimez l’enfermement de la libre pensée et l’appel à la violence. Tel est le cheminement de votre logique : produire et diffuser des idées destinées à justifier la domination — une pensée elle-même issue de la domination et de la soumission⸺, ici, l’effacement de la kabylité en tant qu’entité autonome, distincte. En définitive, la question de la Kabylité ne relève pas uniquement d’un conflit régional. Elle interroge l’incapacité à penser l’unité sans nier la diversité et à intégrer la mémoire plurielle comme fondement d’un projet politique partagé. Plus largement, elle interroge les modalités de construction du vivre-ensemble que séparent deux pensées et deux projets de société opposés et inconciliables. Aussi, les enfants libres du pays kabyle se détachent naturellement de votre échiquier historique et identitaire falsifié. Ils reprennent leur voix, leur mémoire et leur destin. Alors, à quoi bon continuer dans cette logique discriminatoire, sur cette voie qui est une impasse, lorsque vous pouvez sortir d’un cadre conflictuel permanent qui nuit à votre devenir, rebâtir d’autres structures existentielles et sortir de l’aliénation.
Raveh Urahmun, le 13 février 2026
