AṚEZQI VUZEFRAN INHUMÉ À AT ZMENZAR : LA KABYLIE REND HOMMAGE À L’UN DE SES HOMMES DE SCIENCE ET DE CONVICTION
AT ZMENZAR, KABYLIE (SIWEL) — Décédé en France le 16 août 2026 à l’âge de 73 ans, Aṛezqi Vuzefran, Aṛezqi At Zmenzar, Arezki Bouzefrane de son nom d’état civil, a été inhumé ce samedi 22 août dans son village natal d’Iɣil n Lmal, à At Zmenzar, en Kabylie, conformément à ses dernières volontés. Universitaire, informaticien, pédagogue et militant de longue date de la cause kabyle, il aura consacré plusieurs décennies à la défense de la langue et de l’identité kabyles avant de mettre ses compétences scientifiques au service du combat pour la souveraineté de la Kabylie. Pilier du Conseil économique, social et environnemental de la Kabylie (CESEK), président de Human Rights Defense in Kabylia (HRDK) et militant indépendantiste kabyle de la première heure, il avait notamment contribué aux travaux ayant conduit à la Proclamation de la Renaissance de l’État kabyle, à la définition des frontières de la Kabylie et à la Déclaration d’indépendance de la Kabylie.
Aṛezqi Vuzefran repose désormais dans la terre qui l’a vu naître. Décédé en France le dimanche 16 août à l’âge de 73 ans, sa dépouille a été rapatriée en Kabylie avant son inhumation, ce samedi 22 août, au cimetière d’Iɣil n Lmal, dont est originaire la famille Bouzefrane.
Une veillée avait été organisée la veille à Azaghar, à Ihesnawen, où Aṛezqi avait également vécu et où plusieurs de ses anciens collègues et compagnons de route l’avaient connu.
Son neveu a accompagné sa dépouille jusqu’à sa dernière demeure. Son épouse, Samia Bouzefrane, et leurs enfants n’ont en revanche pas pu être présents en Kabylie.
Dans un message publié après l’inhumation, son épouse explique cette absence par les conséquences de leur engagement politique : « Nous, son épouse et ses enfants, aurions souhaité être à ses côtés, mais l’Algérie en a décidé autrement, uniquement en raison de notre engagement pour une Kabylie libre et indépendante. »
Cette séparation imposée jusque dans l’épreuve du deuil ajoute une dimension particulièrement douloureuse à la disparition d’un homme dont le dernier souhait, selon sa famille et ses compagnons de lutte, était précisément que le combat auquel il avait consacré une grande partie de sa vie se poursuive.
« Sur son lit de mort, Aṛezqi n’avait qu’un souhait : que je poursuive, que nous poursuivions, ce combat pour une Kabylie libre », rapporte Samia Bouzefrane. Elle lui en avait fait la promesse et entend désormais inscrire cet engagement dans son propre domaine de compétence : la science et la souveraineté numérique kabyle.
Son fils a, pour sa part, résumé l’héritage paternel en quelques mots : « Je suis reconnaissant, chanceux et fier d’avoir été son fils. Je retiens sa force constante, sa grande intégrité et les valeurs qu’il m’a transmises. »
DE L’INFORMATIQUE À LA DÉFENSE DE LA LANGUE KABYLE
Le parcours d’Aṛezqi Vuzefran témoigne d’un engagement qui précède de plusieurs décennies son adhésion publique au mouvement indépendantiste kabyle.
En 1976, étudiant à l’École d’informatique de Oued Smar — ancien CERI, devenu par la suite l’Institut national d’informatique (INI), puis l’ESI —, il intervient lors d’une réunion consacrée à la Charte nationale. Face à l’affirmation officielle de « l’arabité et l’islamité de l’Algérie », il prend publiquement le contre-pied du discours dominant en affirmant que l’Algérie était « avant tout berbère ».
Quatre ans plus tard, durant le Printemps berbère de 1980, il enseigne dans cette même école d’ingénieurs. Selon le témoignage de son épouse, il dénonce alors publiquement, dans un amphithéâtre, la passivité des étudiants face aux événements qui secouent Tizi-Ouzou. Cette prise de position et son engagement militant lui coûtent son poste.
Il rejoint ensuite l’Institut des sciences exactes de Tizi-Ouzou, où il évolue au contact des étudiants et enseignants engagés dans le mouvement berbère.
Après avoir soutenu en 1985 une thèse de doctorat en informatique à l’Université de Rennes, dans le domaine de la vision par ordinateur, discipline dont il fut, selon le témoignage de l’un de ses anciens compagnons, l’un des pionniers, il rejoint l’Université de Tizi-Ouzou comme maître-assistant et compte parmi les premiers enseignants de son département d’informatique nouvellement créé.
C’est là que son travail scientifique rencontre directement son engagement linguistique.
Très tôt, Aṛezqi Vuzefran s’intéresse à une question alors largement inexplorée : faire entrer la langue kabyle dans l’univers informatique. Il travaille notamment sur les premières introductions dans les ordinateurs des caractères tifinagh et des caractères latins utilisés pour la transcription de tamazight.
L’un de ses anciens collègues, Mohammed Ouamrane, qui partagea son bureau à l’Institut d’informatique de l’UMMTO à partir de 1990 après avoir été son voisin à Azaghar Ihesnawen, garde le souvenir d’un homme « discret, sobre, respectueux » et d’un « enseignant compétent ». Son témoignage rappelle qu’au-delà du militant connu ces dernières années, Aṛezqi Vuzefran avait laissé une empreinte durable auprès de plusieurs générations de collègues et d’étudiants.
Son épouse Samia, elle-même informaticienne, rejoindra également l’Université de Tizi-Ouzou comme jeune maître-assistante à la fin de l’année 1992. Leur rencontre puis leur parcours commun seront profondément marqués par une même conviction : mettre les connaissances scientifiques et l’informatique au service de la langue kabyle.
Sollicité pour encadrer un mémoire consacré au développement d’un logiciel de traitement de texte en langue arabe, Aṛezqi Vuzefran accepte à la condition que le projet soit réorienté vers la langue kabyle. De ce travail naît un premier logiciel de traitement de texte en kabyle utilisant une transcription tifinagh. Le projet sera ensuite poursuivi et amélioré, notamment en 1992 par Naṣer Uqemmum dans le cadre d’un mémoire d’ingénieur dirigé par Aṛezqi.
À la demande d’Ali Zamoum, il utilisera également cet outil pour réaliser une version kabyle en transcription tifinagh de la Proclamation du 1er Novembre 1954.
Mais son ambition pour la numérisation du kabyle allait déjà bien au-delà des outils de traitement de texte. Dès les années 1980, Aṛezqi Vuzefran nourrissait le projet de constituer un véritable dictionnaire vivant et universel en kabyle/tamazight. Selon un témoignage rendu public après sa disparition, il avait patiemment constitué près de 50 000 fiches de mots, de verbes et d’adjectifs, fruit d’un travail de collecte entrepris bien avant que les immenses bases de données linguistiques numériques ne deviennent un enjeu majeur.
Ces ressources furent par la suite remises au linguiste Salem Chaker. Le projet n’avait pu aboutir à l’époque sous la forme imaginée par Aṛezqi, mais il témoigne de l’ancienneté de sa réflexion sur la constitution de corpus linguistiques capables d’assurer la transmission, l’étude et la modernisation du kabyle.
De 1985 à 1993, son passage à l’Université de Tizi-Ouzou est également marqué par ses prises de position en défense de l’établissement et de son autonomie. Son épouse rapporte notamment un affrontement verbal avec le ministre de l’Enseignement supérieur de l’époque alors que l’université était, selon elle, menacée ou déconsidérée.
Aṛezqi Vuzefran avait également côtoyé plusieurs grandes figures de la défense de la langue et de la culture kabyles, parmi lesquelles Mouloud Mammeri et Salem Chaker. Il appartenait à cette génération d’universitaires pour laquelle la sauvegarde de la langue kabyle ne relevait pas seulement du patrimoine culturel, mais constituait un enjeu fondamental de transmission et d’existence collective.
Vers le milieu des années 1990, il quitte la Kabylie pour s’installer en France. L’éloignement géographique ne mettra cependant jamais fin à son engagement. Il y mènera parallèlement une importante carrière professionnelle dans l’informatique, notamment au sein d’IBM, tout en continuant à consacrer une partie de ses compétences et de son temps à la langue kabyle.
DE L’ENGAGEMENT CULTUREL AU COMBAT POUR LA SOUVERAINETÉ
Longtemps discret, Aṛezqi Vuzefran choisit ces dernières années de rendre son engagement politique pleinement public.
Il s’investit au sein du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK), du Conseil économique, social et environnemental de la Kabylie (CESEK) et prend la présidence de Human Rights Defense in Kabylia (HRDK).
À travers cette dernière structure, il intervient pour dénoncer la répression visant les militants kabyles et l’utilisation de l’article 87 bis du Code pénal algérien contre des militants et opposants politiques. Il porte également ces dossiers devant des instances internationales et participe régulièrement aux Forums des Nations unies sur les minorités à Genève.
Ferhat Mehenni, président du Gouvernement kabyle en exil et du MAK, lui a rendu hommage en le qualifiant d’« homme de valeur », d’« universitaire, pédagogue, homme de conviction et rebelle ».
Selon le président du MAK et de l’Anavad, Aṛezqi Vuzefran était surtout l’un des piliers du CESEK et avait participé à l’élaboration de plusieurs dossiers déterminants dans la construction institutionnelle kabyle : la Proclamation de la Renaissance de l’État kabyle, la définition des frontières de la Kabylie et la Déclaration d’indépendance de la Kabylie.
Il était parallèlement un participant fidèle aux rassemblements et marches du mouvement indépendantiste. Il n’avait, selon Ferhat Mehenni, manqué aucun Forum de l’ONU sur les minorités. C’est d’ailleurs à l’occasion du dernier de ces rendez-vous que les deux hommes avaient été photographiés ensemble dans l’hémicycle des Nations unies à Genève.
Sa dernière grande apparition publique remonte à la marche du 20 avril 2026 à Paris.
Mounir Boutegrabet, qui avait travaillé avec lui au sein de l’Anavad et du CESEK, se souvient d’Aṛezqi ce jour-là, drapeau kabyle à la main, levé très haut, échangeant avec de jeunes militants, scientifiques et informaticiens. Un homme toujours attentif à la transmission et particulièrement intéressé par l’engagement d’une nouvelle génération de Kabyles dans les domaines scientifiques et technologiques.
Quelques semaines seulement plus tard, la maladie était diagnostiquée.
UNE MALADIE FOUDROYANTE
Le 14 juillet dernier, Samia Bouzefrane avait rendu publique la maladie de son époux dans une longue lettre retraçant son parcours. Elle y décrivait une « épreuve foudroyante, inattendue », qui venait bouleverser brutalement la vie de toute la famille.
Le 5 juillet, lors d’un échange téléphonique avec Mounir Boutegrabet, Aṛezqi avait déjà conscience de la gravité de son état.
« Mounir, je pense que ça va être très difficile », lui avait-il confié.
Mais jusque dans la maladie, les témoignages recueillis décrivent un homme demeuré préoccupé par l’avenir du combat kabyle. À son interlocuteur, il lance alors deux phrases qui résonnent aujourd’hui comme un testament militant :
« Ne lâchez rien. »
Puis :
« La Kabylie mérite tous nos sacrifices. »
Ferhat Mehenni rapporte lui aussi avoir recueilli ses dernières volontés lors d’une ultime visite à l’hôpital Gustave-Roussy. Pour le président kabyle, le plus grand hommage qui puisse désormais lui être rendu consiste à poursuivre « coûte que coûte » le combat visant à restituer au peuple kabyle sa souveraineté.
LA SCIENCE COMME HÉRITAGE
L’œuvre qu’Aṛezqi Vuzefran laisse derrière lui ne se limite cependant pas au militantisme politique.
Informaticien, universitaire et pédagogue, il considérait la maîtrise des outils scientifiques et technologiques comme un enjeu essentiel pour la langue kabyle. Des premières expérimentations informatiques autour du tifinagh dans les années 1980 à la constitution de vastes corpus linguistiques plusieurs décennies plus tard, une même idée traverse son parcours : une langue appelée à vivre doit disposer de ses propres ressources scientifiques, lexicales et numériques.
Un témoignage rendu public après sa disparition permet de mesurer l’ampleur d’un travail largement accompli dans l’ombre. Selon son auteur, Aṛezqi Vuzefran a participé, avec d’autres militants et spécialistes, à la constitution d’un corpus représentant près de 200 Go de données linguistiques, comprenant des textes traduits vers le français ainsi que des enregistrements audio transcrits.
Ce travail aurait joué un rôle dans le long processus ayant précédé l’intégration de tamazight dans Google Traduction. L’auteur du témoignage, qui indique avoir alors travaillé comme ingénieur chez Google, affirme avoir lui-même, avec deux autres collègues établis en Californie — l’un kabyle et l’autre marocain —, défendu auprès des équipes chargées des langues et des connaissances l’utilisation de ces ressources pour entraîner un modèle d’intelligence artificielle.
Cette contribution étant rapportée par un témoignage direct, son rôle technique exact dans le processus d’intégration de tamazight à Google Traduction reste à documenter plus précisément. Elle illustre néanmoins l’ampleur du travail de constitution de ressources numériques auquel Aṛezqi Vuzefran avait pris part.
Lorsqu’il apprit que ces efforts avaient finalement porté leurs fruits, le même témoin rapporte qu’Aṛezqi était « aux anges ».
L’épisode éclaire rétrospectivement une grande partie de son parcours. Plusieurs décennies avant l’essor actuel de l’intelligence artificielle et des grands modèles de langage, Aṛezqi Vuzefran avait compris l’importance stratégique de collecter, structurer, numériser et préserver les corpus d’une langue afin que celle-ci puisse prendre place dans les technologies présentes et futures.
Cette vision doit désormais se prolonger à travers un projet auquel son épouse et lui avaient commencé à réfléchir avant sa disparition.
Avec l’accord d’Aṛezqi et le concours de jeunes informaticiens, Samia Bouzefrane a entrepris la conception d’une plateforme numérique destinée à recenser, préserver et valoriser les ressources numériques consacrées à la langue kabyle : documents, données, logiciels, applications, outils linguistiques et productions scientifiques.
Cette plateforme portera le nom d’Aṛezqi Vuzefran.
Sa veuve entend désormais prolonger cette œuvre dans une perspective plus vaste de souveraineté numérique kabyle : faire de la science, de la recherche, des corpus linguistiques, de la conservation des données et des technologies numériques des instruments de pérennisation de la langue et du patrimoine kabyles.
Sa dernière intervention publique connue remonte à avril 2026. À cette date, la maladie qui devait l’emporter quelques mois plus tard n’avait pas encore été diagnostiquée et Aṛezqi lui-même en ignorait l’existence.
À Iɣil n Lmal, ce samedi 22 août, s’est ainsi refermé le parcours terrestre d’un homme qui aura traversé un demi-siècle de combat culturel, scientifique et politique kabyle : de l’étudiant qui, dès 1976, osait contester publiquement le discours identitaire officiel, à l’enseignant du Printemps berbère de 1980 ; du pionnier de l’informatique appliquée à la langue kabyle au spécialiste de la vision par ordinateur ; du patient collecteur de dizaines de milliers de données lexicales au défenseur des droits humains ; du scientifique travaillant dans l’ombre au militant engagé dans la construction des institutions d’une Kabylie appelée à recouvrer sa souveraineté.
Les témoignages qui affluent depuis sa disparition dessinent aussi le portrait plus intime d’un homme unanimement décrit comme discret, intègre, généreux et profondément attaché à la transmission.
« Il faisait partie de ceux qui œuvrent toujours dans l’ombre et la discrétion la plus totale pour faire triompher les causes justes », témoigne l’un de ses anciens compagnons de route, qui retient également « son humilité, son sens du devoir, la rigueur de son travail et son engagement indéfectible pour notre langue et notre identité ».
Un professeur pour ses étudiants, un collègue respecté pour ses pairs, un scientifique précurseur pour plusieurs générations d’informaticiens, un compagnon de lutte pour les militants et, pour sa famille, un époux et un père dont les dernières pensées demeuraient tournées vers la Kabylie et son avenir.
Son épouse lui avait fait cette promesse de son vivant. Elle l’a renouvelée au jour de son inhumation :
« Sgunfu di talwit Aṛezqi. Fkiɣ-ak awal-iw deg tudert-ik akken ad kemmleɣ amennuɣ-ik skud sɛiɣ tazmert i tlelli n tmurt taqvaylit s wudem n tussna tumḍint. »
Repose en paix, Aṛezqi. Je t’ai donné ma parole de ton vivant : poursuivre ton combat aussi longtemps que j’en aurai la force, pour la liberté de la Kabylie, par la voie de la science numérique.
SIWEL 222245 AOU 26
