Peine de mort et « unité nationale » : le tapis atomique ou l’absurde ultime de la répression
CONTRIBUTION (SIWEL) — En étendant la peine capitale à certaines infractions liées à l’« atteinte à l’unité nationale », le projet de réforme du Code pénal algérien suscite une interrogation directement liée à la revendication indépendantiste kabyle. Dans cette tribune volontairement satirique, l’auteur, Warzen At Zemmur, pousse jusqu’à l’absurde la logique répressive du régime algérien et imagine, après la guillotine, un improbable « tapis atomique » destiné aux condamnés kabylistes. Derrière l’humour noir et la provocation demeure une question centrale : un État peut-il, par la prison, l’interdiction ou même la peine de mort, faire disparaître une idée politique ? « Die Gedanken sind frei » — les pensées sont libres — lui sert de réponse.
EXIT LA GUILLOTINE, INTRA LE TAPIS ATOMIQUE ?
La peine de mort pour atteinte à l’unité nationale.
C’est donc là que nous en sommes : le funeste projet de réforme du Code pénal algérien prévoit « soudainement » d’étendre la peine capitale à de nouvelles infractions, parmi lesquelles certains actes commis dans le but de porter atteinte à cette notion aussi solennelle qu’élastique : « l’unité nationale ».
Au départ, pourtant, on nous parlait des incendiaires, des ravisseurs, des assassins et des violeurs d’enfants.
Des crimes dont l’horreur permettait d’installer la peine capitale dans le débat public sous son jour le plus consensuel.
Puis le texte arrive et, au milieu de tout cela, apparaît l’« atteinte à l’unité nationale ».
Et là, suivez notre regard.
Le MAK, classé « organisation terroriste » par l’État algérien depuis 2021, a été, fallacieusement accusé par Alger d’être derrière les incendies meurtriers qui avaient ravagé la Kabylie cette année-là.
Le mouvement, pacifique et pacifiste, a toujours rejeté ces accusations et accuse à son tour le pouvoir algérien, preuves à l’appui, d’avoir été à l’origine de ces incendies et des suivants.
De ce fait, toute la mécanique prend alors une cohérence autrement sinistre : les incendies fournissent le prétexte absolu ; le crime absolu permet de légitimer le retour de l’exécution capitale ; puis, une fois le bourreau réinstallé dans le Code pénal, apparaît l’« atteinte à l’unité nationale ».
Autrement dit : on entre par l’incendiaire et le bourreau d’enfants et l’on finit chez l’indépendantiste kabyle.
Le complot contre la Kabylie est ainsi, à nos yeux, dévoilé au grand jour !
Depuis le 14 décembre 2025 et la proclamation unilatérale, à Paris, de l’indépendance de la Kabylie, la question n’est d’ailleurs plus abstraite : il existe désormais, face à l’État algérien, une revendication indépendantiste proclamée comme telle.
Dès lors, criminaliser toujours davantage « l’atteinte à l’unité nationale» revient à placer une épée au-dessus de ceux qui portent cette pensée.
C’est ici que la répression prend sa dimension totalitaire : une simple dictature confisque le pouvoir ; le totalitarisme ambitionne de confisquer aussi le pensable.
La première interdit de renverser l’ordre établi tandis que le second voudrait interdire jusqu’à l’idée qu’un autre ordre puisse exister.
Vous allez donc nous tuer !
Mais votre Code pénal laisse encore en suspens un détail pratique : comment ?
La guillotine ? Trop française : ressortir l’instrument du colonialisme français pour décapiter des indépendantistes kabyles aurait quelque chose d’un peu embarrassant.
La chaise électrique ? Trop américaine.
Le peloton d’exécution ? Trop rudimentaire.
Le bûcher ? Trop dangereux : les bûchers ont cette fâcheuse tendance à fabriquer des martyrs.
Il vous faut donc une solution nationale, ya ddin qesam !!!
Messieurs les ingénieurs, mettez le génie algérien en branle et inventez-nous le tapis atomique, re ya din kessam !!!
Un authentique tapis oriental, évidemment, mais adapté à l’Algérie nouvelle : arabesques traditionnelles, franges réglementaires, maille métallique conductrice, circuits électroniques, guidage informatique et propulsion autonome, un tapis volant devenu drone judiciaire.
Le condamné kabyliste y serait installé en tailleur, le tapis s’élèverait lentement, parfaitement stabilisé par ordinateur…. Et surtout, plus besoin du bourreau d’autrefois : aux commandes, un ingénieur en robotique, fonctionnaire titulaire, spécialiste des drones, des systèmes autonomes et de l’électromécanique.
Puis viendrait la décharge : Atomique, naturellement.
On pourrait même imaginer l’exécution dans l’une des immenses cours de la Grande Mosquée d’Alger, un vendredi, jour de grande prière, devant un public chauffé à blanc, impatient et fasciné par le spectacle annoncé. Le tapis quitterait lentement le sol puis monterait, monterait encore, très haut au-dessus de la mosquée, suffisamment haut pour que tout Alger puisse le voir et assister à la scène. Arrivé à l’altitude réglementaire, il s’immobiliserait dans le ciel. Puis l’ingénieur en robotique actionnerait le dispositif. Un éclair atomique et le condamné serait pulvérisé là-haut, dans le ciel d’Alger.
Et pourquoi s’arrêter à l’exécution individuelle ? L’administration pourrait naturellement prévoir le tapis atomique XXL, spécialement homologué pour les exécutions groupées.
Plusieurs condamnés kabylistes en tailleur, parfaitement alignés sur le même tapis, avec capacité adaptable selon les besoins de la répression.
Pour les grandes occasions, plusieurs tapis pourraient même s’envoler simultanément au-dessus d’Alger, s’élever à intervalles réguliers et dessiner dans le ciel une sorte de chorégraphie macabre.
De préférence la nuit, naturellement : les décharges atomiques successives illumineraient alors la baie et offriraient à Alger son feu d’artifice morbide.
Voilà enfin une exécution digne de l’Algérie nouvelle : la tradition, la technologie et la peine capitale réunies sur le même tapis.
Tant qu’à entrer dans la modernité, autant ne pas mégoter.
Vous pourrez ainsi nous tuer les uns après les autres : les dirigeants, les militants, les sympathisants, tous ceux que vous aurez décidé de ranger sous cette merveilleuse formule d’« atteinte à l’unité nationale ».
Oui, vous pourrez peut-être tous nous tuer.
Mais ensuite ?
Car il restera le véritable condamné que vous cherchez à atteindre et que vous ne réussirez jamais à faire monter sur votre tapis : la pensée.
Les Allemands le chantent depuis plus de deux siècles. Vers la fin du XVIIIᵉ siècle circulait déjà ce chant populaire d’auteur inconnu : « Die Gedanken sind frei » : « Les pensées sont libres ».
Sa mélodie apparaît au début du XIXᵉ siècle et Hoffmann von Fallersleben, auteur du Deutschlandlied, dont la troisième strophe fournit aujourd’hui les paroles de l’hymne allemand, en publiera plus tard une version, que voici évidemment traduite :
Les pensées sont libres,
qui pourrait les deviner ?
Elles passent et s’enfuient
comme les ombres de la nuit.
Nul ne peut les connaître,
nul chasseur les abattre :
il en sera toujours ainsi,
les pensées sont libres.
Je pense ce que je veux,
et ce qui me rend heureux.
Mes désirs, mes aspirations,
nul ne peut me les interdire :
il en sera toujours ainsi,
les pensées sont libres.
Et surtout :
Même si l’on m’enferme
dans un sombre cachot,
tout cela ne sera
qu’une entreprise vaine ;
car mes pensées
brisent les barrières
et les murailles en deux :
les pensées sont libres.
Die Gedanken sind frei.
Les pensées sont libres !
Vous pouvez nous emprisonner, interdire notre mouvement, criminaliser notre parole, appeler « terrorisme » notre engagement, nous condamner et nous tuer.
Oui, vous pouvez tous nous tuer.
Mais après ?
Comment allez-vous tuer une pensée : la pensée indépendantiste kabyle ?
Warzen At Zemmur
SIWEL 242200 SEP 26
