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Le Fils, le Père et l’Esprit malsain colonial. Par Azemmur Graïne

KABYLIE (SIWEL) — La récente mise en scène par la télévision publique algérienne d’un membre de la famille du leader indépendantiste kabyle Ferhat Mehenni — condamné par contumace à la réclusion criminelle à perpétuité par le régime algérien et proclamateur, le 14 décembre dernier, de l’indépendance de la Kabylie — illustre un procédé classique des régimes autoritaires en perte d’arguments : l’instrumentalisation des liens familiaux à des fins de disqualification politique.

À travers cette contribution, Azemmur Graïne analyse et dénonce la confusion volontairement entretenue entre sphère privée et débat public, rappelant qu’aucune idée politique ne saurait être invalidée par la parole, contrainte ou non, d’un proche :

Le Fils, le Père et l’Esprit malsain colonial

Enfin une preuve irréfutable, l’argument massue, la révélation censée tout régler : le fils désavoue le père. Rideau. Le débat serait clos, l’idée morte, la cause enterrée. La dictature coloniale algérienne peut souffler.

Car voyez-vous, en Algérie, on ne combat pas une idée par des arguments, mais par la généalogie. Faute de pouvoir réfuter un projet politique, on convoque un arbre familial. Le raisonnement est sommaire : si le fils se désolidarise, alors le père a tort. Et si cela se fait sur la télévision de la Kommandantur, alors c’est victoire officielle. Circulez, il n’y a rien à voir.

Que le fils de Ferhat Mehenni ait ses propres idées, ses propres peurs, ses propres calculs ou ses propres convictions, c’est son droit le plus strict. Mais il ne représente que lui-même. Il ne représente ni un mouvement, ni une histoire politique, ni une revendication collective.
Faire de cette distanciation intime un argument politique relève d’un procédé classique des régimes autoritaires : déplacer le débat des idées vers les personnes, puis des personnes vers leurs proches.

Il faut ici être clair : le combat de Ferhat Mehenni n’est pas un combat familial. Ce n’est pas un projet de foyer, ni une affaire de filiation, ni un héritage domestique. On peut ne pas être satisfait d’un père, contester un rôle paternel, régler cela avec les services sociaux ou, éventuellement, avec des psychothérapeutes. Mais cela ne constitue en rien un sujet politique.

Le fils ne désavoue pas politiquement son père, puisqu’il n’a jamais été partie prenante de son projet. Il ne dit pas que son père est fou, ni que ses idées sont absurdes. Il dit simplement : je n’ai rien à voir avec cela. Autrement dit : mon père, ses idées, ce combat, moi, je n’en suis pas acteur, laissez-moi tranquille. C’est une mise à distance personnelle, pas une réfutation idéologique.

Le projet porté par Ferhat Mehenni est d’une autre nature. Il est politique, historique, hautement sensible. Il ne se réduit ni à sa personne, ni à son cercle familial. Il vise la renaissance d’une nation et, à ce titre, il dépasse les individus, leurs proches, leurs conjoints, leurs enfants. Ce que pensent un fils ou une épouse peut relever de l’anecdote humaine ; cela reste fondamentalement périphérique face à la question politique centrale.

Au fond, que nous dit réellement cette séquence médiatique ? Non pas que le père a tort, mais que la pression est telle que toute proximité, biologique, affective… avec un opposant devient un danger. Dans un pays où une opinion peut conduire à la prison, où un post Facebook peut valoir une mise à l’écart sociale, administrative ou judiciaire, il est parfaitement rationnel d’avoir peur. Ce que la télévision nationale exhibe comme un coup fatal est, en réalité, un réflexe de survie.

La pertinente question n’est donc pas de savoir si un fils approuve ou non son père. La question, la seule l’unique et indivisible question est la suivante : dans quel système politique en arrive-t-on à instrumentaliser publiquement un lien filial pour tenter de discréditer une idée ? Certainement pas dans une démocratie confiante. Mais bien sûr dans une dictature à court d’arguments, où l’on confond opposition politique et relations familiales complexes, et où l’on croit encore qu’en humiliant les proches, on éradique les idées.

Au final, cette séquence ne dit rien sur le MAK, ni sur Ferhat Mehenni. Elle dit tout sur la dictature algérienne.

Azemmur Graïne

SIWEL 272300 DEC 25

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