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Nos ancêtres kabyles ont de tout temps combattu pour leur liberté — Contribution de Raveh Urahmun

CONTRIBUTION (SIWEL) — « Nos ancêtres ont combattu pour toute l’Algérie, je ne pardonnerai pas un centimètre carré. » Cet argument, aujourd’hui repris par certains Kabyles algérianistes comme un dogme indiscutable, est ici frontalement déconstruit. À travers cette contribution, le sociologue kabyle Raveh Urahmun livre un rappel historique sans concessions qui démonte l’argument idéologique selon lequel les combattants kabyles auraient lutté pour l’Algérie telle qu’elle s’est imposée après 1962. Paysans pour la plupart, attachés à leur terre et à leur dignité, ils se sont battus pour la liberté, non pour un État qui les a ensuite trahis, marginalisés et niés. Ce constat éclaire la rupture politique actuelle et l’émergence assumée de l’idée d’indépendance kabyle, portée comme une réponse à un long cycle de dépossession.

Je réponds ici à un cri sincère d’une femme kabyle native des montagnes de Kabylie qui a écrit : « Ras-le-bol de cet argument n lejdud qui se sont battus pour toute l’Algérie ! Je ne suis pas mon grand-père, il s’est battu pour son idéal, je me bats pour le mien, point barre ! »

Cet argument est purement idéologique. La masse des Kabyles qui ont pris les armes étaient des paysans. Ils ignoraient, pour la plupart, ce que l’Algérie voulait dire. Loin de leur Kabylie et d’Alger, peuplé majoritairement, en dehors des Français, par des Kabyles, tout, pour eux, était pays arabe. Je peux citer comme exemple : « Un cousin germain était rejeté par sa famille qui ne souhaitait même pas sa présence au village. Dans mon entourage et partout au village, on me parlait de lui comme étant un bel homme, un homme de bon sens, comme si on regrettait son absence. Lorsque je demandais où il était, on me répondait : “ar waɛraven” (chez les Arabes)« . Je n’ai su que bien plus tard, à l’adolescence, qu’il vivait à Miliana. »
Je pense que cet exemple se passe de commentaire.

D’autre part (je ne dispose pas, hélas, de documents écrits), des témoignages, y compris celui de ma grande sœur dont le mari était officier de l’ALN, compagnon du colonel Amirouche, m’ont appris que ses proches, officiers et hommes de main, étaient conscients de leur erreur nationaliste, de ce qui se tramait et de ce qu’allait devenir la future Algérie. Amirouche, comme mon beau-frère et bien d’autres de ses compagnons, ont été vendus et assassinés. Du reste, Mouloud Feraoun, qui n’était pas moins conscient, l’a rapporté dans son journal Pauvres montagnards…

Des rescapés se sont retrouvés dans le cadre du FFS de 1963-1965 (498 morts déclarés, des veuves et des orphelins laissés pour compte, jetés aux oubliettes. Seul le MAK en parle). Le sieur Aouchiche, qui travestit la pensée du FFS, qui brandit le portrait de Hocine Aït Ahmed — lequel se retournerait dans sa tombe — bave de jouissance, rappelant un bouc en rut, en défendant cette Algérie.
Non, nos grands-parents et parents n’ont pas lutté pour bâtir l’Algérie dont parlent les hurleurs invétérés, mais pour leur liberté et leur dignité écrasées par le colonialisme. Je renvoie les aboyeurs au message d’Amar Boulifa (Le Djurdjura à travers l’histoire), que la littérature algérienne ignore parce qu’il est kabyle, fondamentalement kabyle, et qui disait : « LE KABYLE EST L’AMANT DE LA LIBERTÉ ».Avant l’idée indépendantiste, nos parents et grands-parents qui ont fait la guerre, qui se sont sacrifiés pour vivre libres dans la dignité, étaient méprisés, traqués, assassinés, exilés, dépossédés de leur langue, de leur culture et de leur identité. Leurs enfants connaissent le même sort : des centaines de morts et de blessés, des centaines de prisonniers, des milliers d’exilés, interdits de se dire Kabyles.

Nos leaders nationalistes ont agi avec une naïveté maladive, pensant, en toute bonne foi, qu’ils allaient bâtir un pays multiculturel, démocratique, et ce, d’autant plus qu’ils dominaient intellectuellement, au plan politico-social et militaire, en dehors du mensonge et de la mauvaise foi. Ils ont rêvé d’un futur pays avec un projet de société à l’image de la République villageoise.

Ils ont été trahis, dépossédés de leur victoire sur le colonialisme et défaits militairement par la coalition des armées des frontières, formées et armées par l’arabisme nassérien en pleine expansion. Ils ont légué aux générations d’après 1965, dans une Kabylie militairement défaite, leur forme de naïveté nationaliste que le Printemps noir de 2001 a balayée.
Depuis, l’idée d’indépendance est née et a abouti à la proclamation de la renaissance de l’État kabyle et de la République fédérale de Kabylie.

Les hurleurs peuvent toujours s’égosiller, le peuple kabyle reprendra son territoire colonisé.

Raveh Urahmun,
Exil, le 16 janvier 2026

 

SIWEL 161851 JAN 26

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