| | | |

Revue de presse | The Times of Israel : Mossad, Kabylie et la « paranoïa algérienne »

REVUE DE PRESSE (SIWEL) — Loin de toute réalité opérationnelle, l’obsession du régime algérien pour un supposé « axe Mossad–Kabylie » relève avant tout d’une construction idéologique et sécuritaire. À partir d’un enchaînement de gestes symboliques, de prises de parole publiques et de recompositions géopolitiques régionales, cette analyse démonte méthodiquement la mécanique de la paranoïa officielle algérienne, où l’absence de preuves est comblée par le récit complotiste, et où la revendication kabyle identitaire devenue existentielle est systématiquement criminalisée par la projection d’une ingérence étrangère fantasmée :

Mossad, Kabylie et la « paranoïa algérienne »

par Jose Lev Alvarez Gomez

La relation entre Israël et la Kabylie ne s’écrit ni dans les chancelleries ni dans des accords officiels. Elle se construit dans le registre du symbole, des gestes politiques, des accusations et de la mise en scène sécuritaire — et c’est précisément ce qui en fait un enjeu majeur. Il ne s’agit pas d’un lien institutionnalisé, mais d’une ligne de fracture psychologique où la perception tient lieu de pouvoir et où le récit supplante la preuve.

La première rupture significative ne s’est pas produite dans l’ombre, mais au grand jour.

En 2012, Ferhat Mehenni — fondateur et président du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie — s’est rendu publiquement en Israël. Cette visite n’avait rien de clandestin ni d’opérationnel. Il y a rencontré des universitaires, des acteurs de la société civile et des personnalités proches des cercles parlementaires israéliens, dans le cadre d’une tradition israélienne de dialogue avec les minorités régionales. Mehenni a clairement présenté ce déplacement comme un échange entre minorités, mettant en parallèle les trajectoires amazighe et juive : survie linguistique, absence d’État, résistance à l’uniformisation imposée par les nationalismes arabes postcoloniaux.

L’année suivante, en 2013, le drapeau kabyle est apparu publiquement à Tel-Aviv lors de manifestations de solidarité amazighe.

Pour l’Algérie, cet épisode marque un tournant. Jusqu’alors, la Kabylie était traitée comme un simple problème de maintien de l’ordre intérieur, supposé pouvoir être contenu par la répression, les arrestations et la marginalisation culturelle.

Mais l’apparition de Ferhat Mehenni en Israël a fait basculer la cause kabyle sur la scène internationale et l’a inscrite dans l’imaginaire israélien des luttes minoritaires.

La réaction algérienne a été immédiate : les médias officiels ont accusé Mehenni d’être lié au Mossad, sans avancer d’autre élément que sa présence en Israël. Cet épisode est déterminant, non parce qu’il prouverait un lien opérationnel, mais parce qu’il constitue le premier point de contact avéré — non entre le Mossad et la Kabylie, mais entre la Kabylie et Israël en tant qu’espace symbolique et politique.

À partir de là, le discours officiel algérien s’est figé dans un schéma récurrent : la revendication kabyle n’était plus une contestation politique, mais un complot ; tout complot nécessitait un commanditaire ; et ce commanditaire était systématiquement le Mossad.

Cette narration a connu une escalade nette entre 2020 et 2021, lorsque trois événements majeurs se sont conjugués :

  1. La normalisation des relations entre le Maroc et Israël dans le cadre des accords d’Abraham.
  2. La reconnaissance par Israël de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, infligeant un revers stratégique à l’Algérie.
  3. Les déclarations publiques du ministre israélien des Affaires étrangères, Yaïr Lapid, dénonçant à Rabat le rôle déstabilisateur de l’Algérie et ses liens avec l’Iran.

Dans ce contexte géopolitique brutalement recomposé, l’Algérie a officiellement classé le mouvement kabyle comme organisation terroriste. Cette décision est remarquable par ce qu’elle ne contient pas : aucune référence à des attentats, à des arsenaux, à des cellules armées ou à une chaîne de commandement.

À la place, elle repose sur des accusations d’ingérence étrangère, de manœuvres sionistes et de parrainage par les services israéliens. Le Mossad est cité à plusieurs reprises, sans qu’aucune preuve ne soit rendue publique. Le mécanisme est clair : plus les faits manquent, plus le récit se radicalise.

Ce qui frappe n’est donc pas ce qui est affirmé, mais ce qui fait défaut. Aucune source crédible — ouverte ou issue de fuites — n’indique une formation de militants kabyles par le Mossad, des flux financiers entre Israël et la Kabylie, des livraisons d’armes ou un pilotage opérationnel.

Contrairement aux cas historiques où les services israéliens ont effectivement soutenu des forces kurdes ou les chrétiens du Soudan du Sud durant la guerre froide, la Kabylie ne présente aucun indice matériel d’une insurrection téléguidée. Aucun circuit d’armement, aucune imagerie satellitaire, aucun témoignage de défection, aucun réseau d’agents identifié.

Ce qui existe en revanche, c’est un phénomène de contamination symbolique : des responsables kabyles évoquent Israël, et l’Algérie réagit comme si elle était confrontée à une guerre secrète.

Le rôle d’Israël dans cette affaire est donc avant tout idéologique, non opérationnel. Depuis la doctrine dite de la « périphérie » formulée à l’époque de Ben Gourion, la culture stratégique israélienne accorde une place particulière au dialogue avec les minorités non arabes situées aux marges d’États hostiles. Kurdes, Maronites, Druzes, Éthiopiens et Amazighs s’inscrivent historiquement dans ce cadre conceptuel.

Surtout, ce type de relation ne suppose ni soutien clandestin ni intervention secrète. La simple reconnaissance suffit à ébranler des régimes dont la légitimité repose sur une homogénéité culturelle imposée. Ainsi, lorsque des responsables israéliens évoquent — même de façon rhétorique — l’identité amazighe ou les droits des minorités, l’Algérie l’interprète à travers un prisme sécuritaire hérité de la guerre froide.

Il en résulte une véritable hallucination géopolitique : Israël devient omniprésent parce que le régime refuse d’admettre ses propres fractures internes.

Dans ce contexte, la Kabylie agit comme un miroir, non comme un instrument. La lutte kabyle est antérieure à la création même de l’État d’Israël. Le Printemps berbère de 1980, le Printemps noir de 2001 et des décennies de répression linguistique se sont déroulés sans la moindre implication israélienne.

Par ailleurs, les revendications amazighes se déploient au Maroc, en Libye, en Tunisie et au Mali, souvent dans des pays n’entretenant aucun lien avec Israël.

Dès lors, invoquer le Mossad répond à un objectif politique précis : transformer une revendication historique en accusation de trahison. Si cette thèse perdure, ce n’est pas parce qu’elle repose sur des faits, mais parce qu’elle est politiquement rentable.

Au vu des éléments disponibles, il ne s’agit donc pas d’un Mossad manipulant la Kabylie, mais du récit d’un régime idéologiquement fragile, pour lequel un drapeau à Tel-Aviv ou un discours sur l’identité amazighe suffisent à déclencher des qualifications terroristes et des fantasmes sécuritaires.

Du point de vue du renseignement, il ne s’agit pas d’une infiltration, mais d’une projection.

Et sur le plan géopolitique, la véritable menace que représente la Kabylie pour l’Algérie n’est pas un soutien extérieur imaginaire, mais quelque chose de bien plus déstabilisant : la démonstration qu’une identité peut survivre à la répression et que, lorsqu’un symbole s’inscrit dans l’espace international, il ne peut plus être effacé.

Source : version originale de l’article en anglais :
The Blogs: Mossad, Kabylia, and the ‘Algerian Paranoia’ | Jose Lev Alvarez Gomez | The Times of Israel


À propos de l’auteur

Jose Lev Alvarez Gomez est un analyste américano-israélien spécialisé dans les études israéliennes et la géopolitique du Moyen-Orient. Formé en neurosciences et en médecine, il est également titulaire de plusieurs masters en géostratégie, économie appliquée, sécurité et renseignement. Doctorant en études du renseignement et sécurité globale, ses travaux portent notamment sur la doctrine israélienne de la périphérie et les effets géopolitiques des accords d’Abraham. Ancien sergent des forces spéciales israéliennes et vétéran de l’armée américaine, il allie expertise académique, expérience opérationnelle et analyse stratégique. Auteur prolifique et membre de l’Association for Israel Studies, il intervient régulièrement comme analyste géopolitique dans les médias internationaux.

wbw
SIWEL 29 2207 DEC 25

À lire aussi