Silence public et tractations discrètes : les deux impasses des familles face à la justice répressive algérienne (par MAA)
Dans un tweet rendu public le 6 janvier, j’ai évoqué l’affaire de L.G., condamné à deux ans de prison ferme pour avoir porté le maillot national d’Achraf Hakimi. Un simple maillot de football, jugé « trop aux couleurs du Maroc », a suffi pour qu’un jeune Kabyle, sans aucun engagement politique et uniquement animé par l’admiration pour une star mondiale du football, soit condamné pour « atteinte à l’unité nationale » et jeté en prison.
À la demande de sa famille, que je ne connais pas, j’ai supprimé cette publication, initialement diffusée avec le nom et la photo de la victime par ses propres proches. Ce retrait ne peut cependant se faire sans une réflexion sur une réaction intuitive encore épandu parmi les familles de victimes des tribunaux algériens en Kabylie : celui de veiller scrupuleusement à ne pas ébruiter les injustices subies auprès de l’opinion publique.
Ce réflexe, compréhensible car sans doute humain et instinctif quand on fait face à une dictature tyrannique, ne constitue pas, pour autant, une stratégie efficace face à la machine judiciaire algérienne. La preuve est que ce procès pour le port d’un maillot de football marocain a été prononcée dans le silence le plus total, sans aucune médiatisation préalable. Et pourtant cela n’a pas empêché une lourde condamnation de deux longues années derrière les barreaux.
Il faut d’ailleurs préciser que ce silence des familles n’est pas synonyme d’inaction. Celles-ci se mobilisent, s’entourent d’avocats, tentent d’activer discrètement des réseaux et des connaissances (timusniwin), considérant l’injustice subie comme une affaire privée opposant une famille à un tribunal local. Comme s’il s’agissait d’une bavure isolée ou d’un excès individuel d’un juge que l’on pourrait corriger à huis clos, à l’abri des regards.
Et c’est précisément là que réside l’erreur. Ce que subit L.G. ne relève ni d’une méprise ni de l’arbitraire isolés d’un magistrat. Cela s’inscrit dans une stratégie assumée de l’État algérien en Kabylie depuis au moins 5 longues années : faire des exemples pour instiller la peur et rappeler à tout un peuple qu’il est placé sous surveillance permanente. L.G., comme des milliers de Kabyles injustement poursuivis ou emprisonnés, n’est pas seulement un individu condamné, il est un message adressé à la Kabylie.
Dans cette mécanique de la terreur, même si, par hypothèse et par miracle, la famille parvenait à obtenir la libération de son enfant suite à un « traitement de faveur » local, la logique resterait intacte. Un autre Kabyle serait désigné, poursuivi et condamné, afin que la peur ne retombe jamais.
C’est là toute la limite, et tout le piège, du combat individuel. Se battre seul, même bien entouré, revient à tenter de déplacer l’injustice plutôt qu’à la faire reculer. L’individu qui s’en sort renvoie simplement la balle à un autre, appelé à devenir le prochain exemple.
Dans un tel contexte, quand bien même une libération aurait lieu, celle-ci sera largement partielle pour la victime. À sa sortie de prison, L.G. n’oserait plus jouir d’une liberté pourtant élémentaire : porter le maillot de son joueur préféré. Et cette peur se diffuserait bien au-delà de son cas personnel. Demain, plus personne n’osera porter le maillot d’une équipe étrangère autre que celui de l’Algérie, ni même un t-shirt à dominante rouge, couleur associée au Maroc. Dans cette criminalisation progressive du quotidien kabyle, faut-il s’étonner qu’une étape à venir puisse être l’interdiction implicite du port de t-shirts jaunes ou bleus, couleurs du drapeau national kabyle ?
Finalement, la seule voie capable de rompre le cycle d’une terreur institutionnalisée n’est pas dans l’espoir d’une clémence discrète mais la construction d’un rapport de force collectif. C’est par la visibilité, la solidarité et la mobilisation du peuple kabyle que la mécanique de la peur peut être enrayée. Cette idée ne relève d’ailleurs pas d’un positionnement exclusif du MAK et de ses militants : tout Kabyle conscient sait que certains combats ne peuvent être gagnés qu’ensemble.
Ceci dit, là où le MAK se distingue, c’est en poussant la réflexion au-delà de l’urgence, en se projetant en faveur des générations futures et de la préservation du peuple kabyle et de son identité. Car, finalement, un recul de la brutalité judiciaire algérienne ne mettra pas fin à l’épée de Damoclès brandie par un État d’essence anti-kabyle. L’histoire récente l’a déjà démontré : nos prédécesseurs ont su faire reculer la terreur sous Boumediene, sans jamais parvenir à l’éradiquer. Elle est revenue et en pire !
Alors, comme le dit l’adage kabyle : « wwet azrem s aqarru ». La seule issue durable réside dans l’instauration d’une justice kabyle, issue du peuple kabyle et au service exclusif de ses droits fondamentaux. Cette justice est l’un des piliers indispensables d’une souveraineté territoriale retrouvée, en parallèle du processus de reconnaissance internationale qui s’accélère depuis la proclamation de l’indépendance de la Kabylie le 14 décembre 2025.
Vive la Kabylie indépendante.
09/01/2025,
Mulud At Azdin
