Kabylie : un peuple ancien, une souveraineté confisquée, un cœur que l’on veut faire taire
SIWEL publie ci-dessous un droit de réponse argumenté, sans concession, visant à rétablir les faits, déconstruire le récit étatique et poser les termes d’un débat politique de fond : celui d’un peuple ancien dont la souveraineté a été confisquée, et qui refuse désormais de se taire :
Votre chronique invoque l’Histoire comme une loi morale universelle. Très bien. Alors allons jusqu’au bout de cette exigence historique, sans raccourci, sans mythe d’État, sans récit sélectif.
1. La Kabylie n’est pas née avec l’Algérie : elle lui est antérieure.
La Kabylie existait bien avant la création de l’Algérie moderne.
Avant le XIXᵉ siècle, l’Algérie n’existait pas comme État-nation souverain. Elle est une construction issue de la conquête coloniale française, engagée en 1830 et progressivement formalisée par l’administration coloniale.
La Kabylie, elle, n’a jamais été un territoire vide ni une simple “province” : elle disposait de structures politiques propres (tajmaat), de lois coutumières (qanun), d’une langue, d’une culture et d’une organisation sociale autonomes,
et d’une tradition de résistance continue face à toute domination extérieure : romaine, byzantine, ottomane, puis française.
On ne peut pas trahir un État qui n’existait pas lorsque l’on était déjà un peuple libre.
2. La révolution algérienne : un engagement kabyle pour la liberté, pas pour sa propre négation.
Oui, la Kabylie a été au cœur de la guerre de libération.
Oui, elle a payé un tribut humain disproportionné entre 1954 et 1962.
Oui, elle a fourni des cadres politiques, militaires et intellectuels décisifs.
Mais une question essentielle demeure, soigneusement évitée par le récit officiel :
La Kabylie s’est-elle battue pour créer un État qui allait ensuite nier son existence, sa langue et ses droits fondamentaux ?
L’engagement kabyle dans la révolution avait un objectif clair : se libérer du colonialisme et retrouver la souveraineté de son peuple.
Or, dès 1962 :
Marginalisation politique, arabisation forcée, négation de l’identité amaziɣ, répression des revendications culturelles et politiques, violences répétées contre les populations (1963, 1980, 2001…). Ce n’est pas une fraternité forgée dans la lutte. C’est une confiscation de la victoire.
3. “La Kabylie est le cœur de l’Algérie” : une formule qui ne résiste pas aux faits.
Vous affirmez :
« L’Algérie restera une et indivisible. Avec la Kabylie en son cœur. »
Alors posons une question simple, presque évidente :
Quel État combat, étouffe, mutile et nie son propre cœur ?
Si la Kabylie est réellement le cœur :
pourquoi sa langue a-t-elle été combattue pendant des décennies ? pourquoi ses symboles sont-ils criminalisés ? pourquoi ses militants sont-ils emprisonnés ? pourquoi ses villages ont-ils été réprimés et endeuillés ? pourquoi toute revendication d’autonomie ou d’autodétermination est-elle assimilée à une trahison ?
On ne réprime pas son cœur. On le protège. Un pouvoir qui combat ce qu’il appelle son “cœur” révèle une vérité dérangeante : ce cœur n’est pas intégré, il est dominé.
4. La Kabylie incendiée : quand la répression devient destruction systématique.
Un fait majeur ne peut plus être ignoré : la Kabylie est incendiée depuis des années. Chaque été, ses forêts, ses montagnes, ses villages sont livrés aux flammes, dans un climat d’abandon total, sans protection effective des populations, sans enquêtes crédibles, sans responsabilités établies.
En 2021, cette politique de destruction a franchi un seuil inédit.
Des incendies massifs, simultanés, d’une ampleur exceptionnelle ont ravagé la région, causant de nombreuses morts civiles, semant la terreur et la désolation.
Pendant ce drame :
Les populations ont été laissées seules face aux flammes, l’aide a été entravée, et la répression politique s’est abattue sur les sinistrés eux-mêmes.
Ce qui s’est produit en 2021 ne relève plus de la simple incompétence ou du hasard. Pour de nombreux Kabyles, il s’agit d’une destruction volontaire et méthodique, visant à briser un peuple par le feu, la peur et la mort, une logique de crime de masse, que beaucoup n’hésitent plus à qualifier de tentative de génocide.
Et là encore, la question revient, implacable :
Quel État laisse brûler, mourir et accuser son propre “cœur” ?
5. La leçon d’Histoire que vous invoquez s’applique aussi à la Kabylie.
Vous rappelez que :
l’Empire romain a été chassé, la colonisation française a pris fin après 132 ans.
Alors allons au bout de cette logique historique :
• Aucune domination n’est éternelle.
• Aucun peuple n’accepte indéfiniment l’effacement.
La Kabylie :
• n’a jamais disparu,
• n’a jamais renoncé,
• n’a jamais cessé de revendiquer son droit à exister par elle-même.
L’Histoire que vous invoquez ne condamne pas la Kabylie. Elle la légitime.
La Kabylie ne trahit rien. Elle rappelle.
Elle rappelle qu’elle existait avant l’Algérie coloniale. Elle rappelle qu’elle s’est battue pour la liberté, pas pour sa négation. Elle rappelle qu’un État qui nie, réprime et incendie un peuple perd toute légitimité morale.
Et elle pose cette question, à laquelle aucun slogan ne peut répondre :
Qui veut détruire son propre cœur ?
L’Histoire, que vous invoquez avec tant de certitude, tranchera.
Naravas Firmus
SIWEL 172023 JAN 26
