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Criminalisée chez elle, reconnue à l’étranger : quand la résilience déjoue la guerre juridique. Par Elisabeth R. Myers

REVUE DE PRESSE (SIWEL) — Dans une analyse consacrée à plus de deux décennies de confrontation entre le mouvement indépendantiste kabyle et l’État algérien, Elisabeth R. Myers, fondatrice et directrice générale de Strategix Legal, cabinet international de conseil spécialisé notamment en stratégie juridique, affaires gouvernementales et communication stratégique, examine la manière dont le MAK et le Gouvernement kabyle en exil (Anavad) ont répondu à la criminalisation et à la répression par la construction institutionnelle, le droit international et une diplomatie de long terme. De la proclamation d’indépendance du 14 décembre 2025 aux récentes résolutions de l’UNPO, l’autrice décrit une stratégie fondée sur la résilience et l’accumulation progressive de légitimité et de reconnaissance internationales.

CRIMINALISÉE CHEZ ELLE, RECONNUE À L’ÉTRANGER : QUAND LA RÉSILIENCE SURVIT À LA GUERRE JURIDIQUE

Comment la campagne menée par l’Algérie pour criminaliser le mouvement indépendantiste kabyle n’est pas parvenue à enrayer sa stratégie de construction institutionnelle, de droit international et de diplomatie

Par Elisabeth R. Myers

Depuis plus de deux décennies, l’Algérie tente de réprimer le mouvement indépendantiste kabyle au moyen des instruments de l’État : poursuites pénales, désignations terroristes, surveillance, emprisonnement, restrictions à la liberté d’association et d’expression, ainsi que des pressions s’étendant au-delà des frontières algériennes.

Cette stratégie a incontestablement imposé un lourd coût humain. Ce qu’elle n’a pas réussi à faire, c’est arrêter le mouvement.

Au contraire, le Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie, connu sous son acronyme français MAK, et le Gouvernement kabyle en exil ont poursuivi, hors d’Algérie, une stratégie de plus en plus délibérée : construire des institutions, établir un fondement juridique, internationaliser la question kabyle, nouer des relations avec des parlementaires et des responsables politiques, et rechercher la reconnaissance de manière progressive plutôt que d’attendre qu’elle survienne à la faveur d’une seule percée diplomatique. Il s’agit, avant tout, d’un exercice de persévérance et d’adaptation.

L’Assemblée générale XXI de l’Organisation des nations et des peuples non représentés (UNPO), réunie à La Haye le mois dernier, a expressément reconnu les Kabyles comme un peuple distinct possédant le droit à l’autodétermination et adopté une résolution reconnaissant formellement la Déclaration d’indépendance de la Kabylie, proclamée à Paris le 14 décembre 2025, ainsi que l’établissement de la République fédérale de Kabylie. Une résolution complémentaire a condamné la répression exercée par l’Algérie en Kabylie au titre de l’article 87 bis et affirmé un principe au cœur de la campagne kabyle : « le droit à l’autodétermination n’est pas un crime ». L’Assemblée générale a également réélu le représentant kabyle Mourad Amellal pour un nouveau mandat de deux ans au Conseil de la présidence de l’UNPO, qui fait partie de la structure dirigeante de l’organisation.

Il ne s’agit pas simplement d’une nouvelle expression de préoccupation concernant les droits humains des Kabyles. Il s’agit d’une organisation internationale représentant des peuples et des nations non reconnus qui passe désormais de la reconnaissance du droit du peuple kabyle à l’autodétermination à la reconnaissance explicite de sa Déclaration d’indépendance et de l’établissement de l’État qu’il a proclamé.

La reconnaissance internationale commence rarement par l’ouverture d’une ambassade. Elle commence par la légitimité, et c’est précisément cette légitimité que le mouvement kabyle s’efforce de construire depuis des années.

DES DROITS CULTURELS À L’ÉTAT

Le mouvement moderne est né dans le prolongement du Printemps noir de 2001, lorsque des revendications anciennes en faveur de droits linguistiques, culturels, civils et politiques se sont transformées en un mouvement plus large en faveur de l’autodétermination kabyle. À l’origine, le MAK revendiquait l’autonomie au sein de l’Algérie. Au fil du temps, la répression et le refus du gouvernement algérien de négocier ont conduit le mouvement à une conclusion différente.

S’en est suivie une évolution sur deux décennies, chaque voie politique qui se refermait poussant le mouvement vers l’étape suivante.

En 2010, le mouvement a établi un gouvernement provisoire en exil — aujourd’hui connu sous le nom de Gouvernement kabyle en exil — afin de créer une structure politique capable de représenter la Kabylie sur la scène internationale. Il a ensuite développé des institutions représentatives, notamment un Parlement kabyle, un projet de Constitution et un système judiciaire. En 2024, le mouvement a officiellement supprimé le mot « provisoire » du nom du gouvernement.

Ces étapes ont eu leur importance, car elles ont modifié la nature même de la campagne. Le mouvement ne se contentait plus de réclamer des droits à l’Algérie ; il construisait l’architecture institutionnelle d’une autorité politique alternative.

Cette stratégie est devenue explicite le 20 avril 2024, lorsque le MAK a proclamé ce qu’il a appelé la « renaissance » de l’État kabyle devant le siège des Nations unies à New York. En octobre 2025, un Congrès mondial extraordinaire a mandaté à l’unanimité le Gouvernement kabyle en exil pour déclarer l’indépendance.

Le 14 décembre 2025, Ferhat Mehenni a officiellement proclamé l’indépendance de la Kabylie à Paris. La Déclaration présentait la Kabylie comme une république fédérale, démocratique et laïque et fondait cette proclamation sur le droit des peuples à l’autodétermination.

Ce moment n’a pas constitué l’aboutissement de la stratégie diplomatique. Il a marqué le début de sa phase suivante.

CONSTRUIRE D’ABORD LE DOSSIER JURIDIQUE

À mesure que l’espace politique se réduisait en Algérie, le mouvement s’est de plus en plus tourné vers l’extérieur — et vers le droit international. L’une de ses décisions les plus déterminantes a consisté à élaborer un fondement juridique à la revendication d’autodétermination avant de rechercher une reconnaissance politique.

Le 4 septembre 2024, quatre éminents barristers britanniques spécialisés en droit international, issus de Brick Court Chambers et de Twenty Essex, ont rendu un avis juridique indépendant aboutissant à deux conclusions succinctes : les Kabyles constituent un « peuple » au regard du droit international et possèdent, en conséquence, le droit humain à l’autodétermination.

L’importance de cet avis était pratique : il fournissait un cadre juridique autour duquel pouvait s’organiser l’action politique.

Le mouvement pouvait désormais s’adresser aux gouvernements, aux parlements, aux organismes de défense des droits humains et aux organisations internationales avec une proposition étayée en droit international : les Kabyles constituent un peuple, et les peuples possèdent un droit à l’autodétermination.

LA RÉPONSE DE L’ALGÉRIE : LA GUERRE JURIDIQUE

L’Algérie a suivi une stratégie exactement inverse.

Plutôt que de considérer les revendications kabyles comme un différend politique, elle les a de plus en plus traitées comme un problème de sécurité. En 2021, les autorités algériennes ont désigné le MAK comme organisation terroriste, tandis que des modifications apportées à l’article 87 bis du Code pénal ont élargi le champ des infractions liées au terrorisme afin d’y inclure des comportements définis de manière vague concernant l’intégrité territoriale et le système de gouvernement.

Le rapport 2025 de l’UNPO consacré à la guerre juridique identifie le traitement réservé au MAK par l’Algérie comme un exemple particulièrement frappant de la manière dont des législations antiterroristes extensives peuvent être utilisées contre des mouvements pacifiques d’autodétermination. Le rapport documente des arrestations de militants, de journalistes et de personnes accusées de simples liens avec le MAK, ainsi que des pratiques de surveillance et d’intimidation s’étendant aux communautés de la diaspora.

Le même rapport décrit des cas dans lesquels la technologie de reconnaissance faciale aurait contribué à des poursuites pour terrorisme parce que des personnes apparaissaient sur des photographies avec Ferhat Mehenni ou avec le drapeau kabyle.

Sa conclusion plus générale est particulièrement pertinente aujourd’hui. La guerre juridique peut réduire l’espace civique à l’intérieur d’un pays tout en poussant les mouvements pacifiques à rechercher des voies politiques et juridiques à l’étranger.

L’UNPO qualifie de « peuples résilients » les communautés qui continuent à contester la répression par des moyens non violents malgré une pression juridique et politique persistante. La Kabylie apparaît de plus en plus comme un cas d’école de ce phénomène. Chaque tentative visant à réduire l’espace politique du mouvement l’a contraint à s’adapter : s’organiser à l’étranger, construire des institutions, élaborer un dossier juridique international, nouer de nouvelles relations diplomatiques et trouver de nouvelles enceintes dans lesquelles la question kabyle peut être entendue.

Cette conclusion s’est désormais traduite par une action institutionnelle. Lors de son Assemblée générale de 2026, l’UNPO a expressément condamné la répression exercée par l’Algérie en Kabylie au titre de l’article 87 bis, estimant que son application criminalise les libertés fondamentales et, en particulier, le droit à l’autodétermination. La résolution a résumé la question en une proposition simple : « Le droit à l’autodétermination n’est pas un crime. »

L’Algérie a tenté d’inscrire l’autodétermination kabyle dans le vocabulaire du « terrorisme ». L’Assemblée générale de l’UNPO y a désormais opposé la proposition inverse, renforçant précisément la distinction juridique et politique internationale que le mouvement kabyle s’efforce d’établir depuis des années.

RÉPRESSION À L’INTÉRIEUR, DIPLOMATIE À L’ÉTRANGER

L’asymétrie stratégique est frappante.

L’Algérie contrôle le territoire, mais le mouvement kabyle s’est de plus en plus attaché à maîtriser le récit. Alors que les militants en Algérie sont confrontés à de sévères restrictions, le MAK et le Gouvernement kabyle en exil ont mené des actions parlementaires, diplomatiques, juridiques, culturelles et auprès de la société civile à travers l’Europe, l’Amérique du Nord et le Moyen-Orient.

La question est entrée de manière croissante dans l’arène politique internationale par le biais d’échanges avec des parlementaires, de questions parlementaires, d’actions de défense des droits humains, d’initiatives en faveur de la liberté religieuse et d’un travail soutenu auprès des responsables politiques. La stratégie est cumulative plutôt que spectaculaire : porter la question kabyle, successivement, devant un parlement, un gouvernement, un organisme de défense des droits humains, une institution œuvrant pour la liberté religieuse et une force politique après l’autre.

Cette stratégie est devenue de plus en plus visible depuis la Déclaration d’indépendance. En septembre 2026, Mehenni a entrepris une série concentrée d’actions diplomatiques en France, comprenant notamment des discussions à la Nonciature apostolique à Paris sur la situation des chrétiens kabyles, ainsi que des rencontres avec les responsables politiques français Robert Ménard à Béziers et Louis Aliot à Perpignan. Les discussions ont porté sur des sujets allant des droits humains et de la liberté religieuse aux incendies catastrophiques de l’été, à la diaspora kabyle et aux aspirations politiques du mouvement. Chaque rencontre élargit le cercle des interlocuteurs institutionnels et politiques disposés à recevoir directement les dirigeants kabyles.

La stratégie internationale s’étend également au-delà de la diplomatie conventionnelle entre États et mouvements politiques. Les représentants kabyles ont de plus en plus développé des relations avec d’autres nations sans État et mouvements d’autodétermination, construisant des réseaux autour d’une revendication commune de représentation politique et d’autodétermination nationale. En août, Mehenni a rejoint des représentants de Catalogne, de Corse, de Kanaky, de Guadeloupe, de Martinique, de Guyane, de Sardaigne, de Bretagne et d’autres mouvements lors des Ghjurnate Internaziunale di Corti, en Corse. Ces relations élargissent le réseau international du mouvement et inscrivent la question kabyle dans une communauté plus vaste de peuples poursuivant différentes formes de souveraineté, d’autonomie ou de décolonisation.

La diplomatie culturelle et intellectuelle a complété cette action politique : écrivains, universitaires et personnalités culturelles kabyles ont développé une présence régulière au Festival du Livre en Bretagne, à Carhaix, dont l’édition 2025 avait mis la Kabylie à l’honneur, présentant la littérature, la langue, la recherche et l’expérience politique kabyles à un large public français et breton.

La dimension chrétienne a également élargi l’audience internationale. Un rapport de 2026 soumis par la Christian Kabyle Coalition à la Commission américaine sur la liberté religieuse internationale a documenté des fermetures systématiques d’églises, des poursuites judiciaires, des restrictions religieuses et l’utilisation de lois relatives à la sécurité nationale contre des chrétiens kabyles, établissant un lien entre la répression religieuse et le déni plus général des droits civils et politiques des Kabyles.

Des événements récents survenus ailleurs en Algérie ont renforcé les préoccupations plus larges en matière de liberté religieuse qui sous-tendent cette action. Le 4 septembre, la police a fait irruption dans un service religieux chrétien organisé dans un centre humanitaire accueillant des femmes vulnérables et leurs familles près d’Oran et a arrêté les douze chrétiens présents, soupçonnés d’avoir organisé un service religieux non musulman sans autorisation. Ces arrestations sont intervenues sur fond d’informations faisant état d’un effort plus large du gouvernement pour réorganiser la communauté chrétienne évangélique d’Algérie sous l’égide d’une nouvelle structure ecclésiale nationale. Associées à la fermeture des églises protestantes en Kabylie, ces évolutions donnent à l’action du mouvement kabyle en faveur de la liberté religieuse une portée qui dépasse la seule question kabyle.

C’est ainsi qu’un mouvement indépendantiste devient difficile à isoler. Lorsqu’une voie se ferme, une autre composante peut en ouvrir une nouvelle. Les droits humains, la liberté religieuse, les droits des peuples autochtones, les droits linguistiques, les abus commis au nom de la lutte antiterroriste, les prisonniers politiques et l’autodétermination constituent chacun un nouveau champ d’action diplomatique. À terme, ce qu’un gouvernement présente comme une simple affaire intérieure devient un dossier international.

POURQUOI L’UNPO COMPTE

L’UNPO n’est pas l’Organisation des Nations unies, mais l’histoire de cette organisation confère une portée politique à sa reconnaissance. Elle a précisément été créée pour offrir une plateforme internationale aux nations et aux peuples exclus du système international fondé sur les États. Parmi les anciens membres de l’UNPO figurent des peuples qui ont ensuite accédé à la souveraineté ou obtenu une reconnaissance internationale substantielle.

La Kabylie a rejoint l’UNPO en 2017. Près d’une décennie d’engagement soutenu a désormais conduit de la représentation à la reconnaissance du peuple kabyle et de son droit à l’autodétermination, puis à la reconnaissance de la Déclaration d’indépendance et de l’État qu’il a proclamé, ainsi qu’à un appel en faveur d’une enquête internationale indépendante sur les incendies catastrophiques du mois d’août en Kabylie et d’une surveillance de la situation humanitaire par les organisations internationales.

PARALLÈLES HISTORIQUES

Il n’existe aucun précédent exactement comparable à la Kabylie. Chaque mouvement indépendantiste ayant abouti émerge d’une histoire juridique, coloniale, politique et géopolitique différente. Plusieurs cas illustrent néanmoins certains éléments de la stratégie poursuivie par la Kabylie.

Namibie. Le parallèle institutionnel le plus fort est peut-être celui de la Namibie. Pendant des décennies, les représentants namibiens ont saisi le système international contre la domination sud-africaine, tandis que la question demeurait à l’ordre du jour des Nations unies et que la pression diplomatique internationale s’accumulait. L’Assemblée générale a finalement reconnu la SWAPO comme le représentant authentique du peuple namibien, et une transition supervisée par l’ONU a conduit à l’indépendance en 1990.

Alors que la SWAPO a mené une lutte armée, le MAK reste attaché à des méthodes politiques et diplomatiques pacifiques. L’enseignement pertinent pour la Kabylie réside dans l’échelle temporelle : des décennies de plaidoyer peuvent précéder un changement politique décisif.

Timor oriental. Le Timor oriental offre une autre analogie importante. Bien que l’Indonésie ait annexé le territoire en 1976, les Nations unies n’ont jamais reconnu cette annexion. Pendant plus de deux décennies, la cause timoraise a survécu grâce à la résistance, à la diplomatie de la diaspora, au plaidoyer international et à une attention soutenue au sein du système des Nations unies. En 1999, des négociations internationales ont abouti à un référendum administré par l’ONU, et le Timor oriental est devenu indépendant en 2002.

L’enseignement est ici qu’un État peut exercer un contrôle territorial pendant des décennies sans pour autant faire disparaître la question politique sous-jacente de l’autodétermination.

Kosovo. Avant de déclarer son indépendance en 2008, le Kosovo a développé des structures de gouvernement et des institutions démocratiques sous supervision internationale. Sa déclaration engageait le nouvel État en faveur de la démocratie, des droits des minorités et du respect des obligations internationales, après quoi de nombreux États ont reconnu le Kosovo. Le processus kosovar faisait suite à un conflit armé, à une intervention de l’OTAN et à près d’une décennie d’administration des Nations unies.

Un principe stratégique offre le parallèle le plus clair : les mouvements qui aspirent à la création d’un État renforcent leur dossier lorsqu’ils démontrent leur capacité à gouverner. Cela exige la mise en place d’institutions capables d’assurer la succession des dirigeants, l’organisation interne et la continuité.

Et c’est précisément ce que fait la Kabylie. Le 13 septembre 2026, le MAK a nommé Mulud At Azdin pour succéder à Reza At Sɛid à la présidence de son Bureau exécutif général, après six années de mandat d’At Sɛid. At Azdin a été chargé de préparer le prochain congrès du mouvement, de renforcer ses structures organisationnelles et de développer la formation politique. Cette transition est moins spectaculaire qu’une déclaration d’indépendance, mais la construction institutionnelle se mesure souvent précisément à de tels actes ordinaires de continuité politique.

La même semaine, le Parlement kabyle a ouvert le processus de sélection de sa législature 2026-2031.

UNE AUTRE FORME DE CAMPAGNE POUR L’INDÉPENDANCE

Depuis plus de deux décennies, la campagne kabyle a évolué à plusieurs reprises tout en restant attachée à l’action politique pacifique. Elle a construit des institutions d’une manière qui rappelle le Kosovo, poursuivi l’internationalisation patiente observée dans le cas de la Namibie, maintenu une campagne diplomatique portée par la diaspora qui rappelle le Timor oriental et fondé sa revendication sur une théorie juridique explicite de l’autodétermination.

Rien de tout cela ne garantit l’indépendance. La reconnaissance demeure, en définitive, politique, et les gouvernements reconnaissent de nouveaux États lorsque le droit, les principes, les intérêts stratégiques et les circonstances géopolitiques convergent suffisamment pour rendre cette reconnaissance possible. L’Algérie demeure également un État régional majeur disposant d’importantes relations militaires, énergétiques et diplomatiques, et la plupart des gouvernements resteront prudents lorsqu’il s’agira de remettre en cause son intégrité territoriale.

Mais c’est précisément la raison pour laquelle la stratégie du mouvement kabyle mérite l’attention. Elle ne dépend pas d’une unique percée diplomatique spectaculaire. Elle repose sur l’accumulation : un avis juridique, une question parlementaire, un rapport sur les droits humains, une rencontre diplomatique, une relation institutionnelle, un organe politique fonctionnel et un acte de reconnaissance à la fois.

La principale réussite stratégique du mouvement pourrait donc être moins visible qu’une déclaration ou qu’un drapeau. Il s’est adapté, institutionnalisé, internationalisé et a survécu tandis que l’Algérie tentait de le criminaliser.

Les États peuvent emprisonner des militants, interdire des organisations, fermer l’espace politique et qualifier des opposants pacifiques de « terroristes ». De telles tactiques peuvent rendre l’organisation politique à l’intérieur du territoire extrêmement difficile, mais elles peuvent également pousser une question politique au-delà des frontières de l’État. Le recours de l’Algérie à la guerre juridique a fourni au mouvement kabyle un argument supplémentaire à porter à l’étranger : une véritable autodétermination interne est devenue impossible parce que l’action politique pacifique elle-même a été criminalisée.

Les précédents historiques n’offrent aucune garantie que la Kabylie deviendra un État indépendant. Ils mettent néanmoins en évidence une trajectoire remarquable de persévérance : de la contestation culturelle à l’autonomie, de l’autonomie à l’autodétermination, puis à la construction institutionnelle, à l’élaboration d’un dossier juridique international, à une déclaration d’indépendance et, désormais, à une reconnaissance internationale progressive.

Si le mouvement kabyle finit par atteindre son objectif tout en restant attaché à une lutte pacifique et non violente, cette réussite aurait une portée dépassant largement la Kabylie. Elle ferait du cas kabyle un exemple particulièrement important dans l’histoire contemporaine des mouvements d’autodétermination : celui d’un peuple recherchant l’accession à l’État par le droit, la construction institutionnelle, une diplomatie soutenue et l’accumulation patiente d’une légitimité internationale.

Il s’agit d’une trajectoire que l’Algérie pourrait trouver considérablement plus difficile à inverser qu’à réprimer.

Elisabeth R. Myers est la fondatrice et directrice générale de Strategix Legal, un cabinet international de conseil spécialisé dans la stratégie juridique, les affaires gouvernementales, la facilitation des investissements et la communication stratégique en Afrique, en Europe et en Amérique du Nord.

Sur X : @ElisabethRMyers

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SIWEL 200140 SEP 26

Source de l’article en anglais dans sa version originale :

Criminalized at Home, Recognized Abroad: When Resilience Outlasts Lawfare. By Elisabeth R. Myers

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