À l’UQAM, Ferhat Mehenni inscrit la question kabyle dans la recomposition de l’ordre mondial
MONTREAL (SIWEL) — Invité à s’exprimer à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) par le Centre étudiant de recherche et d’action nationale (CERAN), Amitié Kabylie-Québec et le Collectif interdisciplinaire d’études sur les peuples (CIDEP), le président du Gouvernement kabyle en exil, Ferhat Mehenni, a analysé les bouleversements géopolitiques contemporains à l’aune du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Dans une conférence structurée et prospective, il a replacé la déclaration d’indépendance de la Kabylie du 14 décembre 2025 dans le contexte d’un ordre international en mutation, où la légitimité politique tend désormais à s’ancrer davantage dans la volonté des peuples que dans l’intangibilité des frontières héritées.
Ci-après, la retranscription intégrale du discours prononcé lors de la conférence :
Thème : LA KABYLIE ET LES NATIONS SANS ÉTAT DANS LES BOULEVERSEMENTS GÉOPOLITIQUES EN COURS
Date : 28 février 2026Mesdames, Messieurs,Nous vivons une époque charnière de l’histoire des peuples et des nations. L’architecture du monde issue de l’après-Seconde Guerre mondiale, souvent associée à l’esprit des accords de Yalta, reposait sur trois piliers : l’intangibilité des frontières héritées, la souveraineté absolue des États et la stabilité internationale garantie par l’équilibre des puissances. Pourtant, cet édifice a toujours été régi par la loi du plus fort, et les règles que l’ONU était censée faire respecter ont, de tout temps, été malmenées au gré des rapports de force.
La décolonisation des années 1950-1960 a figé une géopolitique scandaleuse par ses tracés frontaliers et parfois dangereuse par la nature de certains États qu’elle a consacrés. Elle a fermé la porte à de nombreux peuples aspirant à l’indépendance et a, de fait, limité l’action de l’ONU, structurellement entravée par le droit de veto de ses cinq membres permanents du Conseil de sécurité.
Ainsi, l’institution censée réguler les rapports internationaux s’est retrouvée souvent aussi impuissante que le fut jadis la Société des Nations avant sa disparition. Cette impasse semble aujourd’hui annoncer un retour à la logique de puissances dominantes prétendant incarner un rôle de « gendarme du monde », rôle auquel ne prétendent plus seulement les États-Unis.
Bien avant les évolutions actuelles, les signes de malaise étaient perceptibles, bien que difficilement interprétables. L’introduction du principe du devoir d’ingérence humanitaire a déjà ébranlé le dogme de la souveraineté absolue des États. Parallèlement, la multiplication de forums internationaux — G5, G7, G12, G20 — et l’émergence de regroupements alternatifs comme les BRICKS ont révélé la recherche d’un nouvel équilibre global.
Dès 2010, dans mon ouvrage Le Siècle identitaire, je soulignais le décalage croissant entre les institutions internationales et les aspirations grandissantes des peuples à la liberté.
Aujourd’hui, certaines initiatives géopolitiques majeures et les recompositions stratégiques en cours reconfigurent les rapports de puissance et ouvrent de nouvelles perspectives à des nations dont l’existence politique était jusque-là niée. L’idée même d’une sacralité intangible des frontières s’effrite. Dans ce contexte, des peuples longtemps marginalisés peuvent espérer accéder à la souveraineté et à une reconnaissance internationale.
1. L’effritement de l’ordre international classique
Depuis plusieurs décennies, l’ordre juridique international connaît une mutation profonde. Les frontières héritées de la colonisation, longtemps considérées comme intangibles afin d’éviter les conflits, sont désormais contestées par des réalités historiques, culturelles et identitaires que l’ancien système avait figées. La reconnaissance de nouveaux États au cours des dernières décennies démontre que la carte politique mondiale n’est pas un monument immuable, mais une construction humaine, donc révisable.
Parallèlement, le principe de non-ingérence, pilier du droit international classique, a perdu son caractère absolu. Les interventions internationales — qu’elles soient humanitaires, politiques ou stratégiques — montrent que la souveraineté étatique n’est plus un rempart infranchissable lorsque sont invoqués les droits fondamentaux, la stabilité régionale ou la sécurité globale.
2. Le retour du droit des peuples
Dans ce contexte, un principe longtemps marginalisé retrouve une vigueur nouvelle : le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Inscrit dans la Charte des Nations unies, ce droit avait été progressivement restreint dans son application, souvent subordonné aux intérêts géopolitiques des grandes puissances. Aujourd’hui, la dynamique internationale tend à lui redonner sa place comme mécanisme potentiel de résolution pacifique des conflits identitaires et territoriaux, d’une part, et de réajustements des rapports de forces régionaux d’autre part.
L’histoire récente montre que l’autodétermination n’implique pas nécessairement la guerre. Dans plusieurs régions du monde, des processus politiques, référendaires ou négociés ont permis d’envisager des transformations étatiques sans effusion de sang. Cette évolution traduit une maturation du droit international, qui tend à privilégier la légitimité populaire à la seule légalité institutionnelle.
3. La question kabyle dans ce nouvel environnement mondial
C’est dans ce cadre global qu’il convient de situer la déclaration kabyle d’indépendance faite le 14/12/2025. Elle ne peut être comprise comme un événement isolé ou strictement local : elle s’inscrit dans une dynamique internationale où les peuples revendiquent reconnaissance, protection de leur identité et maîtrise de leur destin politique.
La Kabylie présente les caractéristiques généralement reconnues comme constitutives d’un peuple : une langue, une culture, une mémoire historique, une conscience collective et une continuité territoriale. Dans la théorie politique contemporaine, ces éléments constituent des fondements objectifs d’existence nationale.
Face à cela, l’État colonial algérien, je dirais aussi la dictature militaire algérienne, invoque le principe d’intégrité territoriale. Mais le droit international contemporain ne hiérarchise plus mécaniquement intégrité étatique et autodétermination ; il tend plutôt à rechercher leur conciliation. Lorsque cette conciliation devient impossible, la question cesse d’être uniquement juridique : elle devient politique et morale.
4. Un changement de paradigme stratégique
Les bouleversements géopolitiques actuels — rivalités de puissances, recomposition des alliances, crise du multilatéralisme — créent un environnement dans lequel les réalités nationales non reconnues acquièrent une visibilité nouvelle. Les grandes puissances, autrefois gardiennes d’un statu quo rigide, adoptent parfois des positions plus pragmatiques, guidées autant par leurs intérêts stratégiques que par des principes affichés.
Dans ce contexte, les mouvements d’autodétermination ne sont plus systématiquement marginalisés : ils peuvent devenir des interlocuteurs politiques, voire des acteurs diplomatiques. Cette évolution ouvre des perspectives inédites pour les peuples en quête de reconnaissance.
5. Vers une redéfinition de la légitimité internationale
Le monde entre dans une phase de transition où la légitimité ne découle plus exclusivement de la reconnaissance des États existants, mais aussi de l’adhésion des populations concernées. La stabilité durable ne peut être imposée ; elle doit être consentie. Les systèmes politiques qui ignorent cette réalité s’exposent à des contestations croissantes, tandis que ceux qui l’intègrent peuvent transformer les tensions en solutions négociées.
Conclusion
La déclaration d’indépendance de la Kabylie doit être analysée non comme une anomalie, mais comme l’expression d’une transformation profonde de l’ordre mondial. Nous passons d’une ère fondée sur la rigidité des frontières à une époque où la légitimité politique tend à s’ancrer davantage dans la volonté des peuples.
L’histoire montre que les grandes mutations géopolitiques redessinent toujours la carte du monde. La véritable question n’est pas de savoir si ces transformations auront lieu, mais comment elles se produiront : par la confrontation ou par le dialogue, par la violence ou par le droit.
L’enjeu essentiel de notre temps est là.
SIWEL 012330 MAR 26
