|

Décès de Mohamed Benchicou : Ferhat Mehenni rend hommage à une plume qui écrivait dès 2001 que « la Kabylie paraît déjà perdue pour l’Algérie »

EXIL (SIWEL) — Le journaliste et écrivain Mohamed Benchicou, fondateur du quotidien Le Matin et figure de la presse indépendante algérienne, est décédé ce jeudi 24 septembre 2026 à l’âge de 74 ans. Ferhat Mehenni lui a rendu hommage en rappelant son courage face au pouvoir algérien, son emprisonnement sous Abdelaziz Bouteflika et, surtout, la lucidité précoce de son regard sur la rupture entre la Kabylie et l’État algérien. Dès 2001, dans un texte intitulé « La Kabylie est déjà perdue », Benchicou écrivait : « Appelez cela autonomie, indépendance ou retranchement : vous aurez à chaque fois raison. » Vingt-cinq ans plus tard, ces lignes donnent une résonance particulière à sa disparition. ([Courrier international][1])

Mohamed Benchicou s’est éteint ce jeudi 24 septembre à l’âge de 74 ans. Journaliste, éditorialiste et écrivain, il aura marqué plusieurs décennies de presse algérienne, notamment à travers Le Matin, qu’il avait fondé en 1991 avec Saïd Mekbel et d’autres journalistes et dont la ligne éditoriale s’était distinguée par ses critiques du pouvoir. ([Le Matin d’Algérie][2])

Quelques heures après l’annonce de sa disparition, Ferhat Mehenni lui a consacré un hommage dans lequel il revient autant sur l’homme que sur le journaliste et l’intellectuel.

https://x.com/FerhatMhenni/status/2103103692224233760

« Mohamed Benchicou vient de rejoindre les étoiles qui éclairent nos sombres nuits politiques d’une lueur d’espoir », écrit le président kabyle, avant d’évoquer un homme qui invitait, selon ses termes, à « tenir bon ».

Ferhat Mehenni rappelle également les origines familiales de Benchicou, qu’il rattache aux montagnes de Benchicao, dans la wilaya de Médéa, ainsi que son parcours intellectuel et journalistique.

Dès 2001 : « La Kabylie paraît déjà perdue pour l’Algérie »

L’un des passages les plus significatifs de l’hommage de Ferhat Mehenni concerne un texte de Mohamed Benchicou consacré à la Kabylie au lendemain du Printemps noir.

Ce texte existe bien. Il est conservé dans les archives de Courrier international, qui l’attribue explicitement à Mohamed Benchicou et donne comme source Le Matin d’Algérie. Il porte un titre sans ambiguïté :

« La Kabylie est déjà perdue ». ([Courrier international][1])

[Lire « La Kabylie est déjà perdue » dans Courrier international](https://www.courrierinternational.com/article/2001/10/11/la-kabylie-est-deja-perdue?utm_source=chatgpt.com)

Dans ce texte écrit dans le contexte de la profonde crise ouverte par le Printemps noir, Benchicou formule un constat qui, vingt-cinq ans plus tard, prend une dimension particulière :

> « Car la Kabylie paraît déjà perdue pour l’Algérie »

Mais son analyse ne s’arrête pas à cette formule. Décrivant une Kabylie qui commence à s’organiser selon ses propres ressorts sociaux et politiques, il écrit que le Djurdjura possède désormais « ses propres règles de conduite » et « sa propre manière de gérer la cité ». ([Courrier international][1])

Puis viennent ces deux phrases :

> « Appelez cela autonomie, indépendance ou retranchement : vous aurez à chaque fois raison. »

Et :

> « La Kabylie a appris à vivre seule et à le faire savoir. »

([Courrier international][1])

Ces mots sont d’autant plus remarquables qu’ils sont écrits en 2001, au moment où la Kabylie est secouée par le Printemps noir et où la revendication indépendantiste kabyle n’a pas encore pris la forme politique et institutionnelle qu’elle connaîtra par la suite.

Ils montrent en revanche qu’à cette époque déjà, Mohamed Benchicou envisageait explicitement plusieurs qualifications possibles de la rupture qu’il observait : « autonomie », « indépendance » ou « retranchement ». ([Courrier international][1])

« S’ils décident de faire leur chemin seuls… »

Cette analyse ancienne trouve un prolongement dans une intervention filmée de Mohamed Benchicou, aujourd’hui particulièrement éclairante pour comprendre son regard ultérieur sur la question kabyle.

Benchicou y explique d’abord que la question ne saurait être réduite à la seule personnalité de Ferhat Mehenni :

> « Si la question se résumait uniquement à la personne de Ferhat Mehenni, on aurait déjà trouvé une issue. Mais c’est plus complexe qu’il n’y paraît. »

Il poursuit en évoquant le chemin parcouru par la Kabylie depuis 1962, son rapport conflictuel avec le pouvoir algérien et ce qu’il considère comme son isolement au sein de l’ensemble algérien.

Puis vient cette conclusion :

> « Aujourd’hui, si les Kabyles décident de prendre ou de faire leur chemin seuls, et pour la Kabylie, je suis certain qu’ils ne reviendraient, quels que soient les aléas, en arrière. »

Avant d’ajouter :

> « C’est une évolution importante dans leur vision et dans leur combat. Et ils ne reviendraient plus en arrière… »

[Voir l’intervention de Mohamed Benchicou en vidéo] (https://www.youtube.com/watch?v=ytz1ihGTqzw)

Rapprochés du texte de 2001, ces propos permettent de suivre une continuité dans son analyse : dès le Printemps noir, Benchicou constatait une autonomisation politique et sociale de la Kabylie ; des années plus tard, il estimait que l’hypothèse de voir les Kabyles « faire leur chemin seuls » ne pouvait plus être réduite à Ferhat Mehenni ni à une seule organisation politique.

Il s’agit cependant de l’analyse exprimée par Mohamed Benchicou lui-même et non, en soi, d’une mesure de l’opinion de l’ensemble de la population kabyle.

Deux années dans les geôles d’El Harrach

Dans son hommage, Ferhat Mehenni revient également sur l’épreuve qui aura durablement marqué le parcours de Mohamed Benchicou : ses deux années d’incarcération sous la présidence d’Abdelaziz Bouteflika.

En février 2004, Benchicou publie Bouteflika, une imposture algérienne, ouvrage extrêmement critique envers le président alors en exercice. Quelques mois plus tard, le 14 juin 2004, le directeur du Matin est condamné à deux années de prison ferme pour « infraction à la législation sur les mouvements des capitaux », à la suite de la découverte de bons de caisse dans ses bagages à l’aéroport d’Alger en août 2003. La peine est confirmée en appel. ([Le Monde.fr][3])

Sur le plan judiciaire, sa condamnation portait donc sur la réglementation des changes. Mais son incarcération intervient dans un contexte de confrontation ouverte entre Le Matin et le pouvoir de Bouteflika. À l’époque, des journalistes et observateurs y voient une mesure destinée à réduire au silence l’une des voix les plus critiques du pays. Le Comité pour la protection des journalistes documente lui aussi son emprisonnement. ([Le Monde.fr][4])

Benchicou purge intégralement sa peine et sort de la prison d’El Harrach le 14 juin 2006. Courrier international rapporte alors qu’il déclare ne rien regretter et vouloir reprendre son combat. ([Courrier international][5])

Ferhat Mehenni rapporte pour sa part dans son hommage qu’un proche de Bouteflika serait venu rendre visite à Benchicou en prison et lui aurait demandé de solliciter une grâce présidentielle pour obtenir sa libération. Selon Mehenni, Benchicou refusa de « succomber à ce piège ».

Du Matin aux livres

La disparition de Mohamed Benchicou referme également une importante trajectoire éditoriale.

Après avoir travaillé dans plusieurs rédactions, il participe en 1989 à la création du Mouvement des journalistes algériens, puis fonde Le Matin en 1991 avec Saïd Mekbel et d’autres journalistes. Le quotidien devient progressivement l’un des journaux les plus critiques envers le pouvoir. ([TSA][6])

La version papier cesse de paraître en juillet 2004, dans le contexte de l’incarcération de son directeur et d’un contentieux financier avec les autorités et l’imprimerie publique. L’aventure éditoriale se poursuivra ensuite sur Internet. ([Le Monde.fr][4])

Benchicou laisse parallèlement une œuvre d’écrivain et d’essayiste : Bouteflika, une imposture algérienne, Les Geôles d’Alger, Journal d’un homme libre, Le Mensonge de Dieu, La Parfumeuse : la vie occultée de Madame Messali Hadj, Le Mystère Bouteflika ou encore Casa del Mouradia comptent parmi ses publications.

Une phrase écrite vingt-cinq ans avant sa disparition

Dans l’hommage qu’il lui consacre ce 24 septembre, Ferhat Mehenni choisit finalement de retenir la fidélité de Mohamed Benchicou à ses convictions.

Et l’histoire ramène inévitablement à ce texte écrit au commencement du siècle.

En 2001, au milieu du Printemps noir, Mohamed Benchicou observait une Kabylie qui commençait, selon lui, à fonctionner suivant ses propres ressorts. Il mettait déjà sur la table les mots d’« autonomie » et d’« indépendance » et écrivait que « la Kabylie a appris à vivre seule ». ([Courrier international][1])

Des années plus tard, son analyse avait évolué jusqu’à ce constat : si les Kabyles choisissaient un jour de « faire leur chemin seuls », il pensait qu’ils ne reviendraient plus en arrière.

Mohamed Benchicou est mort ce 24 septembre 2026, à l’âge de 74 ans. ([TSA][6])

Une plume s’éteint. Ses textes, eux, restent — et avec eux le témoignage d’un journaliste qui, dès 2001, avait perçu la profondeur de la rupture politique ouverte entre la Kabylie et l’État algérien.

[1]: https://www.courrierinternational.com/article/2001/10/11/la-kabylie-est-deja-perdue « ALGÉRIE. \ »La Kabylie est déjà perdue\ » »
[2]: https://lematindalgerie.com/mohamed-benchicou-une-plume-irreverencieuse/ « Mohamed Benchicou, une plume irrévérencieuse – Le Matin d’Algérie »
[3]: https://www.lemonde.fr/archives/article/2004/08/11/condamnation-confirmee-pour-le-directeur-du-quotidien-algerien-le-matin_375225_1819218.html « Condamnation confirmée pour le directeur du quotidien algérien \ »Le Matin\ » »
[4]: https://www.lemonde.fr/afrique/article/2005/04/20/algerie-depuis-la-reelection-de-m-bouteflika-la-presse-est-uniformement-correcte_640962_3212.html « Depuis la réélection de Bouteflika, la presse est \ »uniformément correcte\ » »
[5]: https://www.courrierinternational.com/breve/2006/06/15/liberation-du-journaliste-mohamed-benchicou « Libération du journaliste Mohamed Benchicou »
[6]: https://www.tsa-algerie.com/mohamed-benchicou-journaliste-et-ecrivain-nest-plus/ « Mohamed Benchicou, figure emblématique de la presse algérienne, n’est plus »

wbw
SIWEL 242355 SEP 26

À lire aussi