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DÉGAZEZ ! Balade géopolitique. Par Azemmur Graïne

EXIL (SIWEL) – Dans une contribution dense et frontale, Azemmur Graïne met en regard l’Iran des mollahs et le régime algérien pour interroger la solidité réelle des États fondés sur la contrainte, la rente et la mémoire instrumentalisée. Face à ces régimes qui tiennent par inertie et répression, il oppose la force subversive de la mémoire longue illustrée par le cas de la Kabylie comme civilisation vivante, capable de durer, de se gouverner et de peser dans la recomposition régionale et internationale à venir à l’orée de la fin annoncée de l’islam politique comme projet de domination.

L’Iran : la mémoire contre la terreur

Dans ce monde où les régimes tiennent par inertie et les puissances agissent par calcul, l’Iran occupe une place décisive. Depuis 1979, le régime islamiste s’y est imposé par la force, saturant l’espace public de morale religieuse, disciplinant les corps, confisquant le politique. Longtemps présenté comme indépassable, il semblait immunisé contre toute contestation.

Et pourtant, malgré la peur et la répression, la société iranienne se soulève. Des femmes et des hommes savent qu’ils ne viennent pas de l’obscurantisme, mais d’une civilisation ancienne, raffinée et puissante. Leur mémoire fissure le régime : il peut contraindre, islamiser, remodeler l’école, la loi et le langage, mais il ne peut pas imposer l’adhésion de ceux qui savent d’où ils viennent.

La fin de l’islam politique comme horizon

La chute du régime des mollahs annoncera la fin historique de l’islam politique comme projet de domination. Là où il s’est imposé par la contrainte, il n’a produit ni élévation ni justice, mais arriération mentale et abrutissement méthodique. L’Iran montre qu’un peuple qui vient de loin, conscient de ses racines antiques peut résister à l’oppression, même lorsque les murs semblent indestructibles.
Là a commencé l‘État-islamiste et là il périra.

L’Algérie : rente et obéissance

L’Algérie, qui avait applaudi la sinistre révolution ayatollahesque, carbure, elle, à la mémoire instrumentalisée de la guerre d’indépendance badigeonnée d’une islamité de l’État, et ne tient que grâce à la rente tirée des énergies fossiles (au point d‘en devenir un), le contrôle des populations et l’inertie politique.

Derrière les discours martiaux et les rodomontades télévisées, il s’aligne sur les puissances qui comptent. On l’a vu au Sahara occidental, à Gaza : face aux positions américaines, le régime baisse la tête par lucidité cynique : il connaît sa place dans la hiérarchie mondiale.

Les États-Unis, concentrant les leviers militaires, financiers et technologiques, resteront pour les décennies à venir la puissance structurante du monde. Le monde ne se gouverne pas par slogans : il se gouverne par capacités effectives. Lorsqu’une puissance décide de recomposer un espace, il lui suffit d’agir. Les indignations viennent après et demeurent sans effet.

L’Algérie occupe un couloir stratégique au nord du Sahel, région fragile et en recomposition, clé pour le contrôle des flux… Pour Washington, ce n’est pas un allié : c’est un agent, un stabilisateur local. Tant que le régime tient, les équilibres sont assurés. Mais si sa capacité flanche, il devient menace : un geste suffit pour recomposer l’espace selon les intérêts réels. Les indignations et discours viennent toujours après, trop tard et sans effet, comme l’a montré le Venezuela, république du slogan dont le président de pacotille a été cueilli tel une proie par un rapace, sans que personne ne « branche ».

L’État sans peuple

L’Algérie n’est pas pauvre : elle est vide. Vide de citoyens, de projet, de futur. Son territoire est administré par la rente, justifié par un passé sacralisé, et abandonné par sa population dès qu’une issue se présente.

Le régime n’a pas construit de citoyens capables de penser, il a préfabriqué des administrés  : spectateurs, consommateurs de slogans, oisillons politiques nourris à la ration prémâchée incapable de se penser acteurs de leurs destins.

LA FUITE EN AVANT DE L’INTELLIGENTSIA

L’intelligentsia algérienne dénonce le monde sans avoir conquis ses droits politiques chez elle. Elle déplace la colère vers l’extérieur  impérialisme, sionisme, Makhzen… pour ne pas affronter le vide intérieur : l’absence de citoyenneté réelle.

Avant de juger le monde, encore faudrait-il exister politiquement chez soi.
À chaque débat contradictoire, dès que la Kabylie est nommée, tu dégaines l’unité nationale ; cette unité jamais consentie, brandie comme un talisman. Tu convoques les maquisards, les morts, le sang versé. Tu graves la voix, tu entres en scène…

Te voilà glissé dans leur peau, cuirassé de mémoire, bardé de sacrifices qui ne sont pas les tiens. On croit presque les revoir : la mitrailleuse serrée contre la poitrine, les montagnes hostiles, la faim, le froid. Et toi, bien sûr, au centre du tableau… preux chevalier de salon, résistant de tribune, héros par procuration, résistant par incantation.

Mais la mascarade ne trompe personne. Eux ont risqué leur vie et l’ont perdue. Toi, tu risques ton confort.
Tu acceptes une dictature tant qu’elle te chauffe, tant qu’elle te distribue un peu de gaz et l’illusion de la stabilité. Tu n’es pas citoyen : tu es administré. Et depuis cette dépendance, tu te permets de donner des leçons sur l’impérialisme, le sionisme ou le monde, alors que tu reçois ta ration en remuant la queue.

Ton étoffe est celle de ceux qui flairent le vent, de ceux qui, demain, seraient les premiers en cas d’agression extérieure à collaborer avec l’ennemi, par confort, par profit, et surtout, par habitude. Le seul mot que tu connaisses vraiment n’est ni patrie, ni dignité, ni courage. C’est AVANTAGE : ce n’est pas l’Algérie qui est une et indivisible mais ta bêtise.

Kabylie : résilience et indépendance

Alors surgit la question : une Kabylie indépendante, mais avec quoi vivra-t-elle ? Et si l’Algérie coupait le gaz ?

La réponse est une boutade : nous sommes des kabylo-écolo-radicaux. Nous reviendrons à l’époque où la Kabylie se tenait debout sans gaz, sans rente, sans pipelines, à l’époque de Jugurtha et royaume de Koukou, quand la survie dépendait de l’intelligence, de la force et de la mémoire.

C’était une boutade, mais elle révèle une vérité simple : un peuple qui ne se pense qu’à travers ce qu’on peut lui couper est déjà vaincu.

Le gaz passera, les énergies fossiles s’épuiseront bientôt et les rentes mourront comme meurent toujours les artifices qui dispensent de penser et de bosser.

La Kabylie, elle, ne dépend d’aucune ressource qu’on pourrait fermer, tarir ou confisquer. Elle ne vit pas de quelque chose : elle vit par quelque chose…. elle est une source.
Source de beauté et d’art, de formes politiques nouvelles, de débats vivants, d’intelligence collective, de liberté et de solidarité.
On peut couper un pipeline ; on ne coupe pas une civilisation.

Ce que la Kabylie produit ne se mesure ni en barils ni en mètres cubes, mais en capacité à durer, à se gouverner, à transmettre.
Elle n’est pas un territoire à exploiter : elle est un foyer historique, une matrice culturelle, une civilisation debout… une source d’inspiration.

Algérie : autopsie d’un État sans peuple

Mensonge fondateur :
Le régime parle de peuple, mais n’en a pas. Administrés, bénéficiaires de rente, sujets disciplinés, consommateurs de slogans. L’Algérien n’est pas encore le statut de citoyen.
Morphine politique : le pétrole n’enrichit pas l’Algérie. Il remplace l’impôt par l’allégeance, le débat par la distribution, la responsabilité par la dépendance. Là où la rareté force l’intelligence collective, l’abondance mal gérée abrutit.
État débordé : l’Algérie « exporte » ses jeunes, ses ingénieurs, ses colères silencieuses. Elle déborde vers l’Europe, le Sahel, ses voisins. Non par incapacité à offrir une perspective minimale.
Illusion de l’unité : le pays n’est pas un bloc, mais un assemblage tenu par la hiérarchie militaire. Quand l’État faiblira, les régions militaires se détacheront dans une  désagrégation fonctionnelle.
Kabylie : langue vivante, mémoire active, société civile dense, projet politique explicite. Elle n’est pas récalcitrante : elle est autonome et capable de se projeter.
Autres périphéries : Touaregs, Mzab, Aurès,… chacun compose avec l’État comme on compose avec une météo instable.
Islamisme : dernier langage quand tout langage politique est interdit. Il prospère sur ignorance, misère et vide, accompagnant l’effondrement comme une ombre fidèle.
Puissances internationales : les empires ne s’intéressent pas aux récits, mais aux cartes. Les États-Unis sécurisent les flux, contrôlent les leviers, imposent les décisions. L’Algérie et co… se rangent.

Conclusion : la Kabylie au cœur de la recomposition régionale.

L’Algérie se défera par les contradictions de son propre régime .
Au milieu de ce brouillard annoncé, la Kabylie apparaît comme un point de stabilité : langue vivante, mémoire active, société civile structurée, élites intellectuelles/scientifiques et projets politiques clairs, ambitions : elle sait débattre dans la contradiction, accueillir plusieurs opinions sans s’étriper. Cette culture de la différence la rend résiliente et capable d’unir autour de l’essentiel.

Dans le chamboulement régional,  effondrement du régime Algérie, recomposition du Sahel… et redistribution des équilibres stratégiques… la Kabylie est la seule capable de garantir une recomposition sereine de l’Afrique du Nord. Ses structures ancestrales et sa mémoire vivante lui permettront de reprendre rapidement l’initiative et de rayonner, fondée sur l’autonomie, le débat et la citoyenneté.

Le gaz et les énergies fossiles s’épuisent, d’autres formes d’énergie naissent, d’autres systèmes et modes de vies plus respectueux de la vie adviendront…
La Kabylie, elle, est plus qu’une ressource, c’est une civilisation.

Azemmur Graïne
SIWEL 081129 JAN 26

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