EXIL (SIWEL) – À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, cette contribution du sociologue Raveh Urahmun rend hommage à la femme kabyle, figure centrale de la société et dépositaire vivante de la kabylité. Porteuse de vie, de langue, de mémoire et de valeurs, elle incarne à la fois la continuité d’une civilisation et une résistance silencieuse face aux tentatives d’effacement culturel et idéologique. À travers son rôle social, son engagement historique et son esthétique propre, la femme kabyle apparaît comme l’un des piliers les plus solides de l’identité et de la dignité du peuple kabyle :
Hommage à la femme kabyle
Hommage à la kabylité
« Oui, femmes, quoi qu’on puisse dire, vous avez le fatal pouvoir de nous jeter par un sourire, dans l’ivresse et le désespoir. » – Alfred de Musset.
La FEMME occupe la place centrale au sein de l’Humanité. Au cœur de la pensée kabyle, elle occupe une position essentielle : elle est à la fois matrice, socle et mémoire. Elle est la source première, le pilier, la matrice de lumière autour de laquelle s’est construite la société. Porteuse de vie, elle porte aussi la dignité, l’honneur, la cohésion sociale et les valeurs les plus élevées de la kabylité. Cette centralité, forgée au fil des siècles, a résisté aux tentatives de fragmentation idéologique et morale imposées par le système totalitaire algérien cherchant à contrôler la totalité de la vie des populations et à imposer un modèle régressif où la liberté féminine devient suspecte, un pêché, un sacrilège.
Mais la femme kabyle malgré toutes les tentatives de détournements et de perversion menées par l’idéologie mortifère du pouvoir d’Etat algérien demeure, immuable et vivante, comme un repère que rien n’a pu effacer.
La femme kabyle est un être sacré dans la symbolique kabyle : elle incarne les valeurs de la kabylité, elle transmet la langue, la mémoire, l’éthique, et, par la simple permanence de son rôle, elle ancre la société dans sa continuité. Toucher à une femme équivaut, dans la société kabyle et dans cet univers moral, à un sacrilège majeur. La femme ne se contente pas de donner la vie, elle la défend.
À travers les siècles et les époques, elle a affronté les épreuves les plus dramatiques, défié le destin, la déportation, l’emprisonnement, la mort. Fadma N Summer en est l’exemple éclatant : chef militaire dans un contexte conservateur, défense de sa société, décédée en prison à l’âge de trente-trois ans. La femme kabyle s’est dressée avec des moyens dérisoires, parfois les mains nues, poussée seulement par sa conviction intime de défendre une cause juste : la liberté de la femme, la liberté de sa société et de son peuple. Son combat se confond avec la lutte collective pour l’émancipation et la libération de sa terre. Sa figure est celle de la résistance silencieuse, inlassable. Elle est une colombe de liberté, à la beauté du corps, de l’âme et du geste.
Cette grandeur intérieure s’incarne aussi dans l’esthétique. Elle incarne l’harmonie entre société et nature. Jeune, elle incarne la prestance d’une princesse ; adulte, celle d’une reine. La robe kabyle, les bijoux, la couronne d’argent, le foulard noué avec un art ancestral prolonge la couronne d’argent qu’elle ne peut porter chaque jour : rien n’est décor, tout est symbole. La tenue traditionnelle n’est pas un simple vêtement ; elle est l’expression visible d’une identité millénaire, un langage de couleurs et de motifs qui raconte l’histoire du peuple kabyle. Elle révèle plutôt qu’elle ne dissimule ; elle raconte, elle unit, elle tisse des liens plutôt qu’elle ne sépare. Un art propre à la Kabylie.
Ce visage de la Kabylie belle et rebelle, cette beauté lumineuse est aujourd’hui menacée par une vision rigoriste et étrangère à sa culture par le colon et les frustrés de tout bord, une vision rétrograde qui n’a jamais été la sienne, imposée comme un voile sombre destiné à l’ensevelir vivante sous une bâche noire qui dérobe la lumière et l’emprisonne au nom d’une morale qui n’est que frustration et peur déguisée. Une négation non seulement de l’esthétique, mais de l’Être même.
Cette position et ce rôle de la femme dans la pensée kabyle, sont parfois méconnus de certains Kabyles eux-mêmes, détournés de leur propre histoire par une idéologie et par un système culturel et éducatif conçu pour les exiler d’eux-mêmes et les plonger dans l’absurde. Une anomalie, une conflictualité intérieure au bord de la paranoïa. Pourtant, cette représentation de la beauté et de l’identité kabyles, reflet d’une pensée et d’une sensibilité, est profondément ancrée dans la mémoire du peuple. Elle est le lien avec cette manière d’être au monde qui, depuis toujours, articulait les verbes vivre, penser, sentir, aimer, s’émouvoir et s’attrister.
L’Algérie actuelle, marquée par un conservatisme étouffant et par une idéologie officielle obscurantiste, se trouve plongée dans une errance historique et identitaire. Dans ce pays livré à ses frustrations, où la spiritualité authentique se dissipe au profit d’une obéissance aveugle, où la parole de l’homme se hisse au-dessus de celle de Dieu, où l’on confond religion et domination, où l’on confond morale et haine, la femme devient le premier terrain d’une bataille contre toute pensée libre. Un système dirigé par des figures présentant des traits narcissiques, machiavéliques et pervers, qui fait de la différence une menace, de la beauté une provocation, et de la liberté un délit.
Dans cette Algérie où penser est un risque, où la beauté est suspecte, où la vérité est pénalisée et où l’affirmation de la kabylité, devient un acte puni, passible de prison, la femme kabyle demeure une forme de résistance vivante. Son existence même est ressenti comme un acte d’insoumission, son identité comme un souffle de liberté. La Kabylie devient un miroir que l’on refuse de regarder, car il renvoie l’image de tout ce que ce système socio-politique algérien a renié : la beauté, l’intelligence, la dignité, la vérité, l’authenticité.
Exil, 08 mars 2026
Raveh Urahmun
SIWEL 081906 MAR 26
Femme Kabyle conduisant ses enfants à l’école
Maman kabyle face à la prison algérienne où son fils est incarcéré