La Kabylie n’entre pas dans l’Histoire par effraction. Elle y est déjà, organisée et consciente d’elle-même.

La Kabylie n’entre pas dans l’Histoire par effraction. Elle y est déjà, organisée et consciente d’elle-même. Au XVIᵉ siècle, alors que la Méditerranée est dominée par les empires, elle n’est ni une marge ni un vide politique. Elle existe à travers deux royaumes berbères kabyles souverains : Koukou et les Aït Abbas.

Ces royaumes ne furent ni accidentels ni éphémères. Ils exprimaient une société qui refusait la domination extérieure comme l’absolutisme intérieur. Les rois n’étaient pas des despotes. Ils ne régnaient ni par le droit divin ni par la peur. Leur autorité était réelle mais strictement encadrée, soumise au contrôle permanent de la communauté. Gouverner signifiait représenter, arbitrer et défendre, jamais confisquer le pouvoir.

Au cœur de cet équilibre se trouvait la Tajmaɛt. Elle n’était ni symbolique ni secondaire. Elle était l’organe central de la vie politique kabyle. C’est elle qui délibérait, décidait, appliquait l’azref et sanctionnait les abus, y compris ceux des rois. La Tajmaɛt garantissait que nul ne puisse s’élever au-dessus de la loi commune et faisait du collectif la véritable source de légitimité.

L’islam était présent, vécu et respecté, mais il ne gouvernait pas. Il n’organisait pas l’État et ne dictait pas la décision politique. La foi relevait de la conscience et du lien social, non de la domination. Les marabouts conseillaient sans diriger. La loi restait coutumière, issue de la Tajmaɛt. Et sous l’islam vécu persistait une couche plus ancienne, jamais effacée : le paganisme berbère , inscrit dans les gestes, les symboles et la relation au monde, est toujours resté dans le sang kabyle. Cette coexistence explique l’absence totale de théocratie en Kabylie.

Cette réalité est attestée historiquement. En 1539, une lettre conservée aux archives de Simancas montre le roi de Koukou, Ahmed Oulkadi, s’adressant à Charles Quint . Il ne s’agit ni d’une supplique ni d’une soumission, mais d’un échange diplomatique entre deux souverainetés. Ce document prouve l’existence d’une entité politique kabyle déjà parfaitement organisée et reconnue au XVIᵉ siècle.

Koukou comme les Aït Abbas reposaient sur les mêmes fondements : pouvoir limité, décision collective, refus de la centralisation absolue. S’ils ont parfois divergé, ils partageaient une même culture politique incompatible avec l’empire, le califat ou l’État autoritaire.

La Kabylie contemporaine s’inscrit dans cette continuité. Revendiquer aujourd’hui la décision collective, la liberté de conscience et la séparation du religieux et du politique ne relève pas d’une importation idéologique. C’est la prolongation directe de l’héritage de la Tajmaɛt. Ce sont les idéologies centralisatrices et dogmatiques qui sont étrangères à cette histoire, pas l’inverse.

Koukou et les Aït Abbas ne sont pas des ruines. Ils rappellent qu’en Kabylie, le pouvoir a toujours été contrôlé, la foi jamais dominatrice et la communauté souveraine. Tant que L’ESPRIT de la Tajmaɛt restera vivant, la Kabylie demeurera ce qu’elle a toujours été : un peuple politiquement mûr, indocile à l’absolutisme et irréductible à toute domination imposée.

TIRRA Cris de Liberté le 24/01/2026.

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