La main d’œuvre juive dans l’industrie artisanale du Royaume At Abbas
Un État kabyle berbère souverain, enraciné dans la Kabylie des Bibans, attesté par les chroniques ottomanes, les récits de voyageurs européens et les travaux d’historiens nord africains . Il reposait sur une organisation rigoureuse du travail, des savoir-faire et des territoires, portée par des communautés montagnardes libres, où chaque vallée, chaque village et chaque relief participaient à un même projet : produire pour rester libres sur leur terre. L’artisanat n’y était ni marginal ni décoratif ; il constituait l’ossature de l’économie, de la défense et de l’identité collective.
La Kalâa des At Abbas, capitale politique et militaire, décrite dès le XVIᵉ siècle comme une place forte redoutée par la Régence d’Alger, incarnait cette souveraineté en acte. Derrière ses remparts se concentraient les ateliers d’armurerie et de métallurgie, où le fer devenait arme, et l’arme, garantie de l’autonomie. On y forgeait fusils, sabres et fortifications sous l’autorité du pouvoir makranien, dans une ville où le feu et l’enclume servaient directement la liberté. Cette puissance technique reposait sur des lignages spécialisés, tout en intégrant des compétences venues d’ailleurs, mises au service d’un État maître de ses choix.
Les sources disponibles — correspondances ottomanes indirectes, témoignages de voyageurs comme Diego de Haëdo et recherches d’historiens contemporains — permettent d’estimer qu’entre le XVIᵉ et le XVIIIᵉ siècle, la population juive représentait environ 5 à 10 % de la population de la Kalâa, soit quelques centaines de personnes, et entre 1 000 et 2 000 individus à l’échelle du royaume. Ces chiffres traduisent une présence ciblée et fonctionnelle, intégrée à la société locale sans domination ni marginalisation.
Dans le Royaume des At Abbas, la coexistence n’était pas un discours abstrait, mais une pratique politique enracinée dans une culture ancienne de l’équilibre et du pacte. Les artisans juifs — armuriers, forgerons spécialisés, bijoutiers, changeurs et commerçants — participaient au cœur même de la souveraineté. Leur implication dans la fabrication et l’entretien des armes, secteur vital et sensible, témoigne du niveau de confiance politique qui leur était accordé. Contrairement aux mellahs fermés d’autres régions de l’Afrique du Nord, ils vivaient à proximité des populations locales, parlaient le kabyle et partageaient les usages quotidiens de la montagne. L’État n’était pas théocratique, mais pragmatique : la loyauté, la compétence et l’utilité sociale primaient sur l’appartenance religieuse.
Autour de la Kalâa, l’espace artisanal formait un système cohérent. Ighil Ali façonnait le cuir qui circulait dans tout le royaume ; la vallée de la Soummam tissait les étoffes assurant l’autonomie matérielle ; les forêts des Bibans fournissaient le bois transformé en portes, coffres et outils ; la bijouterie, travaillée sur plusieurs axes, associait artisans locaux et juifs dans une même esthétique de l’argent et de l’émail, héritée des circulations andalouses et méditerranéennes consécutives à la chute de Béjaïa. Chaque objet était le prolongement d’un territoire, d’un savoir transmis et d’une fonction sociale clairement définie.
Ce modèle ne s’est pas effondré par épuisement interne, mais par la violence coloniale. Dès le XIXᵉ siècle, la destruction des structures politiques, la désorganisation des circuits artisanaux et l’imposition de nouvelles logiques juridiques ont brisé une civilisation du travail et de la dignité. Les communautés juives, privées du cadre politique qui garantissait leur protection et leur statut, quittèrent en grande partie le royaume pour les villes coloniales. Ce qui fut détruit, ce ne fut pas seulement une économie, mais une manière de produire, de coexister et de se tenir debout.
Rappeler aujourd’hui le Royaume des At Abbas, références historiques à l’appui, c’est refuser l’effacement. C’est affirmer que la Kabylie ne fut ni une marge ni un vide politique, mais une terre de souveraineté et d’intelligence collective. C’est rappeler qu’ici, des communautés libres forgeaient leurs armes, tissaient leurs vêtements, maîtrisaient leurs routes et intégraient les différences pour rester libres. Cette mémoire n’est pas un vestige : elle demeure une force politique vivante.

TIRRA Cris de Liberté le 31/01/2026.
