Lettre au pape Léon XIV : alerte sur la “tolérance de vitrine” du régime algérien qui réprime les chrétiens kabyles
EXIL (SIWEL) — À l’approche de la visite officielle du pape Léon XIV en Algérie, prévue du 13 au 15 avril prochain, un ancien pasteur de l’Église Protestante d’Algérie (EPA), dont l’église a été fermée et dont des fidèles ont fait l’objet de poursuites judiciaires, adresse une lettre ouverte au Souverain pontife. Il y dénonce le risque d’instrumentalisation d’une visite pontificale par un régime accusé d’avoir fermé la totalité des églises protestantes en Kabylie et de poursuivre ou d’emprisonner des Kabyles chrétiens en raison de leur foi.
Cette prise de parole intervient alors que, dans son rapport annuel 2026 portant sur les violations constatées en 2025, la Commission américaine sur la liberté religieuse internationale (USCIRF) recommande de maintenir l’Algérie sur la « Special Watch List », en soulignant la persistance de restrictions graves et structurelles à la liberté religieuse dans le pays.
Très Saint-Père, ne soyez pas l’otage d’une tolérance de façade en Algérie. En tant qu’ancien pasteur de l’Église Protestante d’Algérie (EPA), ayant moi-même subi la fermeture de notre lieu de culte, je m’adresse à votre sainteté avec la gravité qu’impose l’heure. Alors que vous vous apprêtez à fouler le sol algérien, l’antique Numidie, votre présence risque d’être instrumentalisée par un État autoritaire pour masquer une réalité tragique à savoir l’étouffement méthodique des chrétiens locaux.
En choisissant le nom de Léon, vous avez certainement réveillé la mémoire d’une figure immense de la chrétienté, Léon le Grand. Ainsi votre nom n’est pas seulement un titre, c’est une promesse de courage et d’espérance face aux puissances temporelles qui oppriment les fidèles.
Et encore plus, en étant de l’ordre des Augustiniens, vous contribuez à ressusciter une figure charismatique de l’histoire chrétienne en terre de numidie en occurrence Saint Augustin. C’est aussi redécouvrir un homme de lumière dont la voix résonne aujourd’hui comme un écho universel qui souffle encore sur les cendres de l’église pour qu’elle ne périsse point. Saint Augustin est mort le 28 août 430 dans sa ville d’activité d’Hippone, Annaba que vous allez peut-être visiter, alors que les Vandales assiégeaient la cité, Saint Augustin a refusé de fuir, choisissant de rester avec ses fidèles jusqu’au dernier souffle, malgré la menace qui pesait sur les églises de sa Numidie.
L’Histoire se souvient aussi qu’en 455, (25 ans après la mort de Saint Augustin) et face aux Vandales de Genséric, Léon le Grand a su négocier et dialoguer avec fermeté pour épargner les vies des fidèles et protéger les lieux de culte de la destruction.
Très Saint-Père, Léon le Grand n’a pas protégé les églises en se soumettant, mais en s’imposant par son autorité morale. Aujourd’hui, nous souffrons de voir les autorités catholiques d’Algérie s’emmurer dans une neutralité qui ressemble à une allégeance. Ce silence face à la persécution de vos frères protestants est une blessure au flanc du Christ. On ne peut honorer la mémoire de Saint Augustin sur sa terre natale tout en ignorant le sort de ceux qui, comme lui, confessent le Christ au prix de leur liberté.
Aujourd’hui, en Algérie, nous ne faisons pas face à des barbares, mais à un État autoritaire qui utilise une loi de 2006 votée en catimini comme une arme de siège. Certes, l’état algérien entretient avec le Vatican une relation d’État à État. Ce respect mutuel, que je qualifierais d’une vraie fausse tribune diplomatique, permet à l’Église catholique de maintenir ses édifices historiques, souvent construits bien avant la naissance de l’Algérie moderne. Mais cette tolérance est une vitrine. Pendant que les autorités vous accueilleront avec les honneurs, des dizaines de nos églises restent sous scellés. Depuis 2006, et plus intensément depuis 2017, la quasi-totalité des lieux de culte de l’Église Protestante d’Algérie ont été fermés.
L’ordonnance de mars 2006, officiellement destinée à organiser le culte non-musulman, n’est qu’une guillotine juridique, l’arme fatale aux mains des autorités algériennes. En réalité cette directive législative sert de levier à l’État algérien pour mener une campagne systématique de fermeture des lieux de culte protestants et évangéliques. À ce jour, la quasi-totalité des églises protestantes ont été mises sous scellées, laissant des milliers de fidèles sans abri spirituel et sous la menace constante de condamnation pour soit disant ébranlement de la foi des musulmans.
Très Saint-Père, je dois vous exprimer une blessure profonde: en Algérie, la hiérarchie catholique — évêques et prêtres — a trop souvent choisi la voie de la soumission et du silence face à nos persécutions. Par crainte d’effacement ecclésiastique ou par subordination au pouvoir en place, ils n’ont jamais élevé la voix pour dénoncer l’arbitraire qui frappe leurs frères protestants. Ce silence est vécu par les chrétiens locaux comme une complicité.
Ce que nous attendons de votre visite, Très Saint-Père, c’est de ne pas vous laisser enfermer dans le protocole diplomatique de façade et s’il vous plaît, ne laissez pas le régime utiliser votre visite pour valider sa politique religieuse discriminatoire et enfin nous vous demandons Cher Saint Père de briser le silence de la hiérarchie catholique en Algérie et de rappeler à vos représentants que la solidarité chrétienne n’est pas une option diplomatique, mais un impératif de l’Évangile.
On ne peut pas célébrer la fraternité humaine à Alger ou à Hippone tout en gardant les scellés sur les églises de Kabylie et d’ailleurs. Le Pape ne doit pas être l’otage d’une mise en scène de tolérance qui ne profite qu’à l’image d’un régime autoritaire.
Le Christ que nous servons a été condamné par des autorités qui se croyaient justes. Ne permettez pas que votre voyage serve à justifier ceux qui, aujourd’hui, condamnent les disciples du Christ en Algérie.
Dans l’attente d’un geste de vérité, veuillez, cher Saint-Père, considérer que le cri de détresse de nos églises en quête de justice ne peut rester lettre morte sur cette terre de numidie antique. En venant marcher sur les traces de l’évêque d’Hippone, vous ne venez pas seulement saluer des ruines mais réveiller une conscience universelle qui a marquée toute l’humanité.
Ancien Pasteur de l’Église Protestante d’Algérie.
SIWEL 052245 MAR 26
