La perte brutale d’un être cher est d’une violence telle qu’aucun mot ne saurait en atténuer la douleur.
Le départ de ton père, Ahmed Aït Bachir, auquel personne ne s’attendait, en cette fin de mois de janvier 2026, m’a profondément bouleversé.
Ahmed était pour moi un frère et un compagnon de combat.
Un frère de cœur, au regard et au sourire apaisants.
Nous nous étions connus au sein du RCD, à l’époque où, avec Idir Ounoughene, il dirigeait le Bureau régional de Tizi Ouzou. Il en avait fait une véritable ruche pour les jeunes militants : une belle promesse, un pari audacieux sur l’avenir, que certains, au sommet, considéraient alors à tort comme une perte de temps.
Sa démission provoqua la seconde véritable hémorragie du Rassemblement, après celle survenue au lendemain de la marche historique du MCB du 25 janvier 1990. Il avait très mal vécu l’accusation de clanisme portée contre le groupe de Michelet.
Nous ne nous sommes retrouvés qu’en mai 2001, en compagnie du Dr Mahiou Faredj, Abdenour Abdeslam, Hemmou Boumedine, Amar Falli, Ali Asli, et d’autres, pour la création d’une nouvelle structure appelée à devenir le MAK.
Lors de la Déclaration du 5 juin 2001, à la Maison des Droits de l’Homme, il fut, parmi ce groupe, l’un des très rares, et le seul présent à mes côtés, à assumer pleinement cet engagement.
Il sacrifia son temps et ses moyens matériels pour sillonner la Kabylie et porter la revendication de l’autonomie dans villes et villages.
Au village d’Aqawej, investi par les Ârchs qui tentaient de nous interdire de prendre la parole, il était fier que j’y prononce un discours.
Soumis au chantage des services algériens, qui refusaient aux assurances d’indemniser le vol de sa marchandise dans son dépôt de produits pharmaceutiques tant qu’il ne quittait pas le MAK, il décida de s’expatrier en France, où il occupa la fonction de président du mouvement à Paris.
La divergence apparue par la suite sur l’avenir indépendantiste du MAK n’altéra en rien la qualité de nos relations.
Tout en restant fidèle à son idéal autonomiste, il participa souvent à nos manifestations. Sa dernière réaction pour défendre notre honneur remonte à la fin du mois de décembre dernier.
Hmimi, comme nous l’appelions tous affectueusement, était pétri de kabylité et de valeurs ancestrales.
Homme de conciliation, il jouait naturellement le rôle de trait d’union entre groupes et entre personnalités politiques kabyles.
La Kabylie est aujourd’hui orpheline d’un sage, d’un homme d’honneur, de dignité et de constance.
Les mots pour dire notre douleur collective ne sont, hélas, que des cautères sur une jambe de bois.
Par ce témoignage, je veux dire que le grand Ahmed Aït Bachir restera à jamais au cœur de notre histoire, comme un symbole de sagesse et de dignité.
Malgré la perte tragique de son fils cadet, Chakib, il ne s’était pas résigné à prendre sa retraite politique. Amoureux passionné de la langue kabyle, qu’il a enrichie de deux ouvrages remarquables, il demeurera pour moi un frère pour l’éternité.
À son fils, Mahman, et à toute sa famille, j’adresse l’expression de ma compassion la plus sincère et de ma solidarité fraternelle.
Ferhat Mehenni
SIWEL 312103 JAN 26