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La lutte contre la francophonie au cœur de l’opération « zéro Kabyles » : anatomie d’une stratégie d’effacement

CONTRIBUTION (SIWEL) — Pour les Kabyles, la langue française n’a jamais été un héritage passif mais un outil de résistance face à l’arabisation, de plaidoyer et d’accès à l’universel et aux lumières face à l’obscurantisme. Face à cette réalité, l’Algérie a engagé une offensive méthodique contre la francophonie, intégrée à un projet plus vaste d’écrasement politique et identitaire de la Kabylie. Derrière la rhétorique officielle, se dessine une stratégie claire : couper un peuple de sa mémoire, de ses relais internationaux et de sa capacité à faire entendre sa cause sur la scène mondiale :
 

La langue française a été, pour les peuples sans État et autochtones, un réel outil stratégique qui a permis de contourner les hiérarchies linguistiques internes imposées par les États postcoloniaux. Dans le cas de la Kabylie, cette dimension stratégique s’est renforcée face à l’Algérie, construite à l’instar des régimes arabo-islamiques, sur une pensée unique et l’imposition de la langue arabe, censée renforcer le sentiment national. Cette généralisation de l’arabisation a produit des fractures plutôt que des unions.  Les Kabyles ont eu besoin d’une alternative : le français est ainsi devenu un outil indispensable pour préserver leur mémoire, structurer leurs idées et résister à l’uniformisation imposée.

Pour les Kabyles, le français a servi de langue de plaidoyer, notamment dans les milieux intellectuels, universitaires et militants. Il a permis de formuler des revendications identitaires et démocratiques, de produire une littérature engagée et de s’adresser à une audience internationale lorsque les canaux nationaux étaient fermés ou censurés.

Ayant comme matrice le pacifisme et luttant dans un environnement hostile et dictatorial, le combat des Kabyles se fait par les idées, avec la langue française comme instrument de contournement de la censure et outil de réappropriation politique. Le français a offert aux Kabyles, à l’ère où le GKE travaille pour la reconnaissance internationale, un accès aux médias étrangers, aux ONG, aux institutions internationales et à la diaspora. Pour les Kabyles, la diaspora francophone joue un rôle clé dans la diffusion des revendications culturelles et politiques, souvent ignorées ou minimisées par les médias nationaux.

Dans ce contexte et ayant compris les enjeux, l’Algérie a lancé l’opération dite « zéro Kabyles », un projet de haine anti-kabyle de grande envergure. Celle-ci s’est traduite par une répression multiforme touchant l’ensemble de la société kabyle : arrestations massives de militants et de journalistes, condamnations à mort prononcées à l’issue de procès expéditifs, éviction systématique des Kabyles des hautes fonctions de l’État, ainsi que des feux criminels ayant causé la mort de près de 300 Kabyles. Ces actions ont profondément marqué la Kabylie et s’inscrivent dans une stratégie globale d’écrasement politique et identitaire.

Au cœur de cette opération, qui a plongé la Kabylie dans le deuil et le traumatisme, la lutte contre la francophonie a été l’un des moteurs principaux. L’Algérie poursuit cette dynamique en s’attaquant à l’un des moyens essentiels de lutte pour l’identité kabyle et l’indépendantisme à l’échelle internationale : la francophonie. D’abord pour entraver tout accès à un passé rédigé en français, ensuite pour dénier aux Kabyles l’accès à ce qui se joue sur la scène internationale.

Cette politique, que l’on pourrait qualifier de « zéro francophonie », s’est traduite par plusieurs mesures concrètes : suppression des journaux francophones — seules échappatoires à la mainmise du pouvoir sur les esprits —, emprisonnement des intellectuels écrivant en français, fermeture des centres culturels français, ainsi que diabolisation de la langue dite « du colon ». Cet argument a trouvé de nombreux adeptes auprès d’un peuple algérien biberonné pendant des décennies à la haine du français.

L’offensive menée par l’Algérie contre la francophonie s’inscrit ainsi dans un projet plus global visant à anéantir, par des moyens culturels, la Kabylie. Elle fait partie intégrante du projet « zéro Kabyles ». Le français, largement utilisé par les Kabyles, constitue en effet un vecteur d’accès à une histoire millénaire en grande partie écrite dans cette langue, mais aussi un moyen d’inscription dans l’universel et de reconnaissance internationale.

Cette politique, qui consiste à remplacer le français par l’anglais dans les structures culturelles et éducatives, visait à restreindre l’accès des Kabyles à cette mémoire historique et à réduire la visibilité de la Kabylie sur la scène mondiale. Cet effacement s’opère sous couvert de l’ouverture à un monde globalisé, à travers la promotion de l’anglais, présentée comme une opportunité, mais qui constitue en réalité un processus d’anéantissement progressif de l’identité kabyle et de sa lutte pour la reconnaissance à l’échelle internationale.

Hestia Saithamus

SIWEL 241149 JAN 26

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