La visite de Ségolène Royal en Algérie n’a suscité que peu de réactions chez les Kabyles. Non par indifférence, mais parce qu’elle relève de la farce politique. Cette initiative, politiquement indigne d’une ancienne responsable publique française, ne mérite guère plus qu’un constat : les Kabyles savent depuis longtemps à qui ils ont affaire et connaissent la nature réelle du régime algérien. Les rares responsables politiques et médias encore animés par un esprit critique l’ont d’ailleurs dénoncée sans détour.
Ce qui est autrement plus préoccupant, c’est l’attitude de l’État français, engagé depuis des années dans une politique de renoncement et de compromission. Sous couvert de réalisme diplomatique, la France pratique le laisser-faire à l’égard d’un État autoritaire, contribuant à maintenir une stabilité de façade qui sert avant tout les intérêts d’une caste dirigeante, tout en garantissant à certains représentants français des positions confortables, déconnectées des réalités du terrain. Ce reniement progressif des principes républicains et des idéaux des Lumières entraîne une dégradation politique, morale et intellectuelle dont la France porte désormais une part de responsabilité.
Certes, Mme Royal ne s’est pas rendue à Alger dans un cadre officiel. Mais elle n’en est pas moins la présidente de l’Association Amitié France-Algérie (AFA), structure à forte portée politique, héritée du gaullisme et aujourd’hui largement vidée de sa raison d’être initiale. Cette visite pose donc une question centrale : à qui s’adresse-t-elle réellement ? Et ne relève-t-elle pas d’un aveuglement volontaire du pouvoir politique français à l’égard d’un régime qui mène, depuis des décennies, une politique de répression systémique contre le peuple kabyle, porteur de valeurs démocratiques que la France affirme pourtant défendre ? En fermant les yeux, la France officielle abdique ses principes et cautionne de facto cette oppression.
Dans la relation ambiguë entre la France et l’Algérie, la priorité du pouvoir algérien est claire : récupérer les archives de la colonisation non dans un souci sincère de vérité historique, mais dans l’objectif manifeste de contrôler le récit, d’effacer ou de relativiser les crimes commis depuis l’indépendance, afin de bâtir un narratif conforme à son idéologie arabo-nationaliste et islamiste, et d’ancrer chez les générations futures une hostilité durable à l’égard de la France. L’objectif ultime demeure l’effacement politique, culturel et identitaire de la Kabylie.
Depuis 1962, l’État algérien a mis en œuvre une politique d’ethnocide caractérisée à l’encontre des Kabyles, aggravée par la soi-disant « réconciliation nationale », qui a permis à des responsables de violences de masse d’accéder aux plus hauts sommets de l’État. Depuis lors, cette politique de persécution s’est institutionnalisée, culminant en 2019 avec l’adoption officielle de la doctrine dite « ZERO KABYLE ». Et pourtant, la France n’a cessé de soutenir, directement ou indirectement, ces régimes successifs, oubliant sa responsabilité historique envers le peuple kabyle.
Quant à l’AFA, nombre de ses élus franco-algériens sont issus ou soutenus par des courants de l’extrême gauche et de la gauche radicale. Pour beaucoup, il s’agit d’une démarche essentiellement électoraliste, à l’image de La France insoumise, qui prétend s’ériger en porte-voix exclusif de citoyens français issus de l’immigration ou de confession musulmane, comme s’ils formaient un bloc homogène, niant toute diversité sociale, culturelle et politique. La question sociale est ainsi reléguée au second plan au profit d’une assignation identitaire qui trahit toute ambition progressiste.
Ces élus se retrouvent dans les partis politiques, les associations subventionnées, à l’Assemblée nationale comme au Sénat. Ils ne peuvent ignorer la nature du régime algérien, ni sa politique de répression interne et transnationale visant les opposants, notamment kabyles. Ils ne peuvent ignorer non plus la résolution du Parlement europeen sur la lutte contre la répression transnationale des défenseurs des droits de l’homme (2025/2048(INI)), qui alerte sur les menaces graves que ces pratiques font peser sur les démocraties elles-mêmes.
Dès lors, la question n’est plus celle de la naïveté, mais bien celle de la complaisance. Il est légitime de s’interroger sur leurs liens politiques, idéologiques ou affectifs avec l’État algérien. En tant que Franco-Kabyle engagé pour la reconnaissance de la République fédérale de Kabylie et pour l’émergence d’un État kabyle souverain, je refuse le silence et l’hypocrisie. Soixante-trois ans de colonialisme interne ont méthodiquement programmé l’effacement d’un peuple millénaire. Face à cela, se taire, c’est déjà consentir.
Raveh Urahmun
Sociologue et politologue
Membre de la Ligue Kabyle des Droits de l’Homme (LKDH)
31 janvier 2026
SIWEL 311733 JAN 26