Mémoire confisquée, Kabylie invisibilisée : les indignations sélectives de la gauche française
PARIS (SIWEL) — Pourquoi les défenseurs autoproclamés des peuples opprimés détournent-ils le regard lorsqu’il s’agit de la Kabylie ? Dans une contribution incisive publiée dans la revue Sans doute, le sociologue Raveh Kettouche dénonce l’instrumentalisation de la mémoire du 17 octobre 1961 et l’effacement de l’identité kabyle de nombreuses victimes. Il interpelle également une gauche française, incarnée notamment par Mathilde Panot et La France insoumise, prompte à brandir la cause palestinienne mais singulièrement discrète sur le droit du peuple kabyle à disposer de lui-même. Entre récupération mémorielle, calculs électoraux et solidarité à géométrie variable, l’auteur pose une question dérangeante : les droits des peuples seraient-ils universels, sauf lorsqu’ils contrarient les intérêts politiques et les alliances idéologiques de ceux qui prétendent les défendre ?
Source : Texte paru dans le revue Sans doute — 31/10/2026
Du 17 octobre 1961 au 17 octobre 2026
Par Raveh Kettouche
Le 17 octobre 1961 appartient à l’histoire. Le 17 octobre 2026 appartient au présent. Faut-il pour autant les relier ? Rien, en l’état, n’établit de causalité entre la tragédie de la répression policière des militants du FLN « noyés par balle » dans les rues de Paris et les émeutes d’il y a deux semaines.
Mais une même question traverse les deux dates : que fait-on de la mémoire, et qui s’en empare ?
Héritier de deux cultures, kabyle et française, Raveh Kettouche exhorte la France à regarder au-delà de l’État algérien, à rendre aux victimes de 1961 leur identité kabyle trop longtemps effacée, et à refuser à la fois l’oubli et l’instrumentalisation.
Ne rien oublier, ne rien falsifier, ne rien confisquer, une fois de plus, conformément à la ligne éditoriale de Sans Doute.
« La mémoire est une arme de résistance, et l’action collective pour porter la vérité est une nécessité. »
Le 17 octobre 1961 demeure l’un des épisodes tragiques de la guerre dite d’Algérie en France. La manifestation, organisée par la Fédération de France du FLN dans un contexte de guerre et d’affrontement politique fut violemment réprimée.
Elle fait l’objet de commémorations, de travaux historiques et de prises de position politiques qui dépassent largement le seul travail de mémoire.
La manière dont cet événement est commémoré participe à la construction des récits nationaux, aux débats sur la colonisation, parfois, flirte avec la repentance, la responsabilité de l’État, l’immigration et la transmission de l’histoire.
En Algérie, elle contribue à la légitimité historique du pouvoir, à conforter un récit national construit autour de l’idéologie officielle et peser, au niveau diplomatique, sur les relations avec la France.
La question est alors moins de savoir s’il faut se souvenir que de déterminer comment cette mémoire est utilisée dans le présent.
Cette interrogation prend une dimension particulière avec les événements survenus en France le 17 octobre 2026, marqués notamment par des violences, des dégradations et des pillages.
La question n’est pas d’affirmer a priori que les événements du 17 octobre 2026 seraient une conséquence du 17 octobre 1961, mais de rechercher si une implication directe, une continuité politique ou une instrumentalisation de la mémoire de 1961 a pu jouer un rôle dans les événements de 2026.
Une telle hypothèse ne peut toutefois être retenue qu’à partir d’éléments factuels et vérifiables. Les contextes, les acteurs et les enjeux sont différents.
Le rapprochement pertinent doit être recherché ailleurs : dans les questions que ces deux dates posent à la société française sur la mémoire, l’identité, l’autorité de l’État et l’usage politique du passé.
Le 17 octobre 1961 : une tragédie dans un contexte de guerre
Le 17 octobre 1961, à Paris, une manifestation organisée par la Fédération de France du FLN se tint malgré son interdiction préfectorale et fut violemment réprimée. La décision d’organiser cette manifestation ne pouvait ignorer les risques auxquels les participants seraient exposés.
Cela n’atténue évidemment en rien la gravité de la répression ni les responsabilités qui doivent être établies. On peut donc supposer l’utilisation comme argument politique.
C‘est le drame annoncé dans un contexte de confrontation avec son rival le MNA (mouvement national algérien) et un acte de confrontation avec l’État français.
La tragédie du 17 octobre 1961 ne peut cependant être réduite aux calculs politiques du FLN. Les victimes étaient des personnes, avec leur histoire, leurs familles et leurs appartenances. Leur mémoire ne peut être dissoute dans les calculs des organisations politiques.
C’est précisément cette distinction qui doit guider le travail historique : analyser les stratégies politiques sans effacer les victimes.
La police française a tué cette nuit-là au moins 100 militants du FLN dans les rues de Paris.
Une mémoire qui ne doit pas effacer les identités.
Un aspect mérite une attention particulière : l’origine et les appartenances des populations concernées que l’histoire officielle des deux rives de la Méditerranée a occultée et déformée : la place centrale des populations originaires de Kabylie dans l’immigration de l’époque et son invisibilisation mémorielle.
Les victimes sont désignées sous la catégorie générale d’«Algériens».
Cette désignation est historiquement compréhensible dans le contexte politique de 1961, mais elle ne doit pas conduire à effacer les appartenances particulières des victimes. Les victimes avaient une histoire, une langue, une culture, des appartenances familiales et territoriales.
Pour l’essentielle, elles étaient issues de Kabylie. Leur identité ne peut donc être réduite à la seule catégorie nationale ou administrative d’« Algériens ».
Cette logique se poursuit lorsque la France officielle continue de considérer la communauté kabyle et franco-kabyle à travers le seul prisme de l’identité algérienne.
La mémoire du 17 octobre 1961 ne peut être pleinement comprise ni justement transmise si elle efface la spécificité historique, culturelle et identitaire des victimes.
Restituer cette dimension revient à reconnaître que l’identité nationale n’épuise pas les identités individuelles et collectives et de repenser en conséquence le rapport entre la France, l’Algérie et le peuple kabyle autour de la vérité historique, de la transmission mémorielle et du respect des identités collectives.
La Kabylie est porteuse d’une histoire particulière, d’un système de représentation du monde qui la distingue de la vision officielle algérienne. L’existence du peuple kabyle ne procède évidemment pas d’une construction juridique contemporaine.
Elle s’inscrit dans une histoire plurimillénaire, fondée sur une continuité territoriale, linguistique, culturelle et sociale, un système d’organisation politique ainsi que sur une mémoire collective et un sentiment d’appartenance transmis à travers les générations.
Il demeura souverain jusqu’à son annexion à l’Algérie française, sans jamais renier ce qu’il est, ni signer le moindre acte par lequel il aurait renoncé à sa souveraineté.
Pourquoi la France devrait regarder au-delà de l’Etat algérien
La question devient alors celle du regard porté par la France sur la Kabylie. La diplomatie française s’inscrit naturellement dans une relation d’État à État avec l’Algérie. Mais les relations entre les sociétés ne se confondent pas avec celles entre les gouvernements.
C’est pourquoi la France devrait sortir d’une lecture exclusivement étatique et algérienne de la question kabyle et établir avec la Kabylie une relation fondée sur la reconnaissance historique, culturelle et réciproque plutôt que sur l’alignement diplomatique avec le pouvoir algérien.
La préservation de la mémoire constitue une condition de la liberté collective : oublier ou laisser falsifier l’histoire revient à accepter une forme de dépossession identitaire.
La France peut entretenir des relations diplomatiques avec l’Algérie tout en développant des relations culturelles, universitaires, économiques et humaines avec la Kabylie et avec les populations kabyles présentes sur son territoire.
La communauté franco-kabyle, nombreuse, participe pleinement à la société française tout en conservant un lien avec son histoire, sa culture et sa terre d’origine.
Cette double appartenance n’est pas contradictoire dans la mesure où elle vit pleinement les valeurs de la France profonde, les valeurs de la République. Elle peut, en revanche, constituer un trait caractéristique d’une société contemporaine faite de trajectoires multiples avec un destin commun.
La France profonde et la Kabylie pourraient et devraient rester proches, non dans une logique de dépendance ou d’allégeance, mais dans celle d’une proximité fondée sur l’histoire, la culture, les échanges humains et le respect réciproque.
Du 17 octobre 1961 au 17 octobre 2026 : mémoire et instrumentalisation politique
Les événements du 17 octobre 2026, les violences, dégradations et pillages survenus en France à cette date avec la participation d’une partie de la jeunesse issue de l’immigration ne permettent en rien d’établir, en l’état, une quelconque causalité directe entre les deux événements.
Ils posent néanmoins une question contemporaine qui rejoint, sous une forme différente, celle soulevée par la mémoire de 1961 : comment une société politique fait-elle face à ses fractures lorsque l’histoire, l’identité et la défiance envers les institutions deviennent des facteurs de mobilisation ?
En 1961, la France était confrontée à une guerre de décolonisation et à une confrontation politique et militaire qui se prolongeait sur son propre territoire.
En 2026, la question est différente : elle porte notamment sur l’autorité de l’État, la protection des personnes et des biens, le respect de l’ordre démocratique et les mécanismes de mobilisation collective.
Le rapprochement ne doit donc pas être recherché dans une continuité des violences, mais dans l’étude des récits et des représentations qui peuvent accompagner les crises politiques.
On invoque aujourd’hui la guerre hybride, l’instrumentalisation des divisions politiques, les dérives de LFI ou encore les stratégies d’influence étrangères. La mobilisation politique autour du 17 octobre 1961 mérite, à ce titre, d’être observée.
Quelques jours avant la commémoration du 65ème anniversaire, Mathilde Panot annonçait sa participation aux commémorations. Le maire de Saint-Denis réaffirmait également sa volonté de voir la répression reconnue comme un « crime d’État ».
Pourquoi LFI s’engouffre-t-elle dans cette voie, sachant bien que c’est la gauche française, y compris les députés communistes, qui a donné les pleins pouvoirs aux militaires en 1956 en Algérie ?
Serait-ce là un message adressé à une catégorie d’Algériens sous influence, bien documentée, des consulats et de la mosquée de Paris ?
Ces prises de position peuvent être considérées comme l’expression légitime d’une lecture historique et politique. Elles peuvent également être analysées sous l’angle de leur fonction dans les rapports de force contemporains. Pourquoi certains acteurs politiques accordent-ils une place aussi importante à cette mémoire ?
Quels récits cherchent-ils à promouvoir ? Quels électorats souhaitent-ils mobiliser ? Ces mobilisations peuvent-elles, dans certains cas, entrer en interaction avec des stratégies d’influence étrangères ?
L’existence d’une influence étrangère ne peut être déduite de la seule participation à une commémoration. La question cependant mérite d’être posée, à condition de distinguer rigoureusement les faits établis, les éléments convergents, les interprétations et les hypothèses qui demeurent à démontrer.
17 octobre 2026 : le révélateur d’une crise contemporaine ?
Les pillages du 17 octobre 2026 doivent donc être analysés pour eux-mêmes. Ils peuvent témoigner de fractures sociales et politiques, d’une défiance accrue envers les institutions ou d’une crise de l’autorité publique.
Ils peuvent également conduire à rechercher d’éventuelles stratégies de mobilisation ou d’influence en référence à la tragédie de 1961. Mais ces hypothèses ne peuvent être retenues qu’à partir de faits vérifiables.
L’enjeu est précisément d’éviter deux erreurs symétriques : banaliser les violences du présent ou les instrumentaliser pour réécrire le passé. Les deux événements doivent être étudiés dans leur contexte propre.
Ce qui peut les relier, c’est la nécessité de comprendre comment une société construit ses récits, ses appartenances et ses rapports à l’autorité lorsqu’elle traverse des périodes de tension.
Mémoire, identité et avenir
Préserver la mémoire ne signifie pas vivre dans le passé. L’importance de l’histoire et de la culture est essentielle ; la capacité à se projeter vers l’avenir l’est tout autant.
Comme l’écrivait Kierkegaard : « La vie ne peut être comprise qu’en regardant en arrière, mais elle doit être vécue en allant de l’avant. » Le passé doit être un lieu de référence, jamais un lieu de résidence.
La mémoire du 17 octobre 1961 doit pouvoir être étudiée sans occultation, mais également sans devenir un instrument de confrontation permanente. Elle doit restituer les responsabilités, les victimes et la complexité du contexte historique.
La Kabylie ne peut être réduite à la mémoire de ses blessures, pas plus que la France ne peut être réduite à celles de son histoire coloniale. L’enjeu consiste précisément à permettre aux mémoires de dialoguer sans qu’une mémoire ait besoin d’effacer l’autre.
Cette réflexion s’inscrit plus largement dans les débats contemporains sur les identités collectives, la résistance culturelle et la pluralité des trajectoires historiques.
La culture constitue un système de significations à travers lequel une société se représente le monde, organise ses relations et transmet son expérience collective. Le patrimoine culturel est ainsi le produit d’une appropriation collective de l’histoire et de l’espace.
Chaque génération reçoit un héritage, le transforme, l’enrichit et le transmet à son tour.
C’est précisément pourquoi je défends la préservation de la culture kabyle et, pour la même raison, la préservation de la culture française. Il n’y a aucune contradiction à défendre simultanément plusieurs héritages culturels lorsque ceux-ci ne sont pas conçus comme des instruments d’exclusion.
La France et la Kabylie peuvent entretenir une relation fondée sur l’histoire, la culture, les échanges et le respect réciproque, sans que l’une ait besoin de nier l’autre.
Moi qui suis héritier de deux cultures et de deux histoires qui se compénètrent, kabyle et française, je souhaiterais voir la fin de l’amalgame entre l’être réel, historique et culturel qu’est le Kabyle et une catégorisation qui le définit exclusivement par son appartenance à un État.
De surcroit, un État qui nie son existence. La communauté franco-kabyle peut ainsi être pleinement française tout en conservant un lien profond avec la Kabylie. C’est précisément cette pluralité des appartenances qu’il convient de préserver.
Conclusion
Le 17 octobre 1961 appartient à l’histoire. Le 17 octobre 2026 appartient au présent. Entre les deux, soixante-cinq années ont profondément transformé les sociétés concernées. Pourtant, certaines questions demeurent : comment transmettre une histoire douloureuse sans la falsifier ?
Comment préserver les identités particulières sans enfermer les individus dans une appartenance ? Comment distinguer les relations entre États des relations entre les peuples et les sociétés ? Et comment défendre l’autorité démocratique sans renoncer à la pluralité des mémoires ?
La réponse ne peut être trouvée ni dans l’oubli ni dans l’instrumentalisation.
La mémoire du 17 octobre 1961 doit rester fidèle aux victimes et aux faits. Les événements du 17 octobre 2026 doivent être examinés avec la même exigence de vérité, sans amalgame ni complaisance.
La France doit pouvoir regarder son histoire coloniale sans la nier, mais aussi regarder les violences contemporaines sans les relativiser.
La Kabylie doit pouvoir préserver sa langue, sa culture, son identité et sa mémoire sans que celles-ci soient absorbées par un récit qui ne correspond pas à sa propre histoire.
La liberté suppose la capacité de se souvenir. Elle suppose aussi la capacité de regarder le présent sans être prisonnier du passé.
C’est pourquoi je refuse à la fois l’effacement et la confiscation de la mémoire. Ne rien oublier, ne rien falsifier et ne rien instrumentaliser : c’est à cette condition que la mémoire peut devenir non pas un facteur de division, mais une force de vérité et de liberté.
Raveh Kettouche
SIWEL 311529 OCT 26
